Le Chaos du planisme

Éditions Génin — Librairie de Médicis — Paris (1956)

par Ludwig von Mises

traduit par J.-P. Hamilius, Jr.

 

7. Le fascisme

 

Lorsqu'en 1914 la guerre éclata, le parti socialiste italien était divisé quant à la politique à adopter.

Un premier groupe se cramponna aux principes du marxisme. D'après lui, c'était une guerre de capitalistes. Il ne sied pas aux prolétaires de se ranger du côté de l'un des deux partis belligérants. Les prolétaires doivent attendre la grande révolution, la guerre civile des socialistes unis contre les exploiteurs unis. Ils doivent prendre fait et cause pour la neutralité italienne.

Le second groupe fut touché profondément par la haine traditionnelle contre l'Autriche. Dans leur opinion, la première tâche des Italiens consistait à libérer leurs frères « non rachetés ». Ce n'est qu'alors que poindrait le jour de la révolution socialiste.

Dans ce conflit, Benito Mussolini, l'homme le plus en vogue du socialisme italien, choisit d'abord la position marxiste orthodoxe. Nul ne put dépasser le zèle marxiste de Mussolini. Il était le champion intransigeant de la foi pure, le défenseur inflexible des droits des prolétaires exploités, le prophète éloquent de la félicité socialiste à venir. Il était un adversaire pur sang du patriotisme, du nationalisme, de l'impérialisme, du règne monarchique et de toutes les croyances religieuses. Lorsqu'en 1911, l'Italie ouvrit les grandes séries de guerres en attaquant insidieusement la Turquie, Mussolini organisait de violentes démonstrations contre le départ des troupes pour la Libye. Dans cet ordre d'idées, il marquait, en 1914, la guerre contre l'Allemagne et l'Autriche de guerre impérialiste. Il était alors toujours sous l'influence dominante d'Angelica Balabanoff, la fille d'un propriétaire foncier russe aisé. Mademoiselle Balabanoff l'avait initié aux subtilités du marxisme. A ses yeux, la défaite des Romanov comptait plus que la défaite des Habsbourg. Elle ne sympathisait pas avec le « Risorgimento ».

Mais les intellectuels italiens étaient tout d'abord des nationalistes. Tout comme dans tous les autres pays européens, la plupart des marxistes désiraient ardemment la guerre et ses conquêtes. Mussolini ne voulait nullement perdre sa popularité. Ce qu'il détestait le plus, c'était de ne pas être du côté du parti vainqueur. Il changeait d'avis pour devenir le défenseur le plus fanatique de l'attaque italienne contre l'Autriche. Avec l'aide financière de la France, il fonda un journal pour défendre la cause de la guerre.

Les anti-fascistes blâment Mussolini à cause de cette défection des théories rigides du marxisme. D'après eux, il avait été acheté par les Français. Or, même ces gens-là devraient savoir que la publication d'un journal nécessite des fonds. Eux-mêmes, cependant, ne parlent pas de corruption, si un Américain aisé fournit à un homme l'argent nécessaire ou si des fonds affluent d'une façon mystérieuse dans les firmes d'éditeurs communistes. C'est un fait que Mussolini entra sur la scène de la politique mondiale comme allié des démocraties, alors que Lénine y fit son entrée en tant qu'allié virtuel de l'Allemagne impériale.

Plus que nul autre, Mussolini était responsable de l'entrée en guerre de l'Italie lors de la première guerre mondiale. sa propagande dans les journaux lit le gouvernement dans la possibilité de déclarer la guerre à l'Autriche. Ont seulement le droit de trouver des fautes à son attitude durant les années 1914 à 1918 ceux qui réalisent que la désintégration de l'empire austro-hongrois introduisit la ruine de l'Europe. Seuls ces Italiens qui commencent à comprendre que la conservation de l'intégrité de l'État autrichien dont la constitution garantissait des droits égaux à tous les groupes linguistiques était le seul moyen de protéger les minorités de langue italienne dans les disctricts littoraux de l'Autriche contre l'annihilation menaçante de la part des majorités slaves, sont libres de blâmer Mussolini. Mussolini était l'une des figures les plus misérables de l'histoire, un vantard et un bravache ridicule. Mais le fait subsiste que son premier grand exploit politique trouve l'approbation de tous ses compatriotes et de l'immense majorité de ses détracteurs étrangers.

Lorsque la guerre finissait, la popularité de Mussolini diminuait de plus en plus. Les communistes, devenus populaires du fait des événements de Russie, prenaient le dessus. Mais la grande aventure communiste, l'occupation des usines en 1920, aboutissait à un échec total et les masses déçues se souvenaient de l'ancien chef du parti socialiste. Elles accouraient au nouveau parti de Mussolini, celui des fascistes. Les jeunes gens acclamaient avec un enthousiasme turbulent le successeur des Césars, comme il se nommait lui-même. Mussolini se vantait plus tard qu'il avait sauvé l'Italie du péril communiste. Ses ennemis mettent passionnément en doute ses prétentions. D'après eux, le communisme, lorsque Mussolini s'empara du pouvoir, avait cessé d'être en Italie un facteur important. le fait est que l'éviction du communisme enflait les rangs des fascistes et leur permettait de détruire tous les autres partis. La victoire foudroyante des fascistes n'était pas la cause, mais la conséquence de l'échec communiste.

Le programme des fascistes, tel qu'il fut rédigé en 1919, était passionnément anticapitaliste 1. Les « New Dealers » les plus radicaux et même les communistes pourraient l'accepter. Lorsque les fascistes arrivèrent au pouvoir, ils avaient oublié les points de leur programme qui se référaient à la liberté de pensée, de presse et au droit d'assemblée. A cet égard, ils étaient des disciples consciencieux de Boukharine et de Lénine. De plus, ils ne supprimaient pas, comme ils l'avaient promis, les sociétés anonymes industrielles et financières. L'Italie, pour développer ses industries, avait un besoin urgent de crédits étrangers. Le problème principal qui se posait au fascisme durant les premières années de son règne, consistait à gagner la confiance des banquiers étrangers. détruire les grandes corporations de l'Italie aurait correspondu à une politique de suicide.

Au début, la politique économique fasciste ne différait pas essentiellement de celle de toutes les autres nations de l'occident. C'était une politique d'interventionnisme. D'année en année, elle s'approchait de plus en plus du modèle du socialisme nazi. Lorsqu'après la défaite de la France, l'Italie entrait dans la seconde guerre mondiale, son économie avait déjà été façonnée en majeure partie sur le modèle nazi. La différence fondamentale résidait dans le fait que les fascistes étaient moins efficaces et même plus corrompus que les nazis.

Mais Mussolini ne pouvait rester longtemps sans une philosophie de sa propre invention. Le fascisme se disait être une philosophie nouvelle dont on n'avait encore jamais auparavant entendu parler et qui était inconnue à toutes les autres nations. Il prétendait être l'évangile que l'esprit ressuscité de l'ancienne Rome apportait aux peuples démocrates en décadence dont les ancêtres barbares avaient autrefois détruit l'empire romain. c'était à la fois l'achèvement en tout point du « Rinascimento » et du « Risorgimento », la libération finale du génie latin du joug des idéologies étrangères. Son chef brillant, l'incomparable Duce, était appelé à trouver la solution ultime aux problèmes brûlants de l'organisation économique de la société et de la justice sociale.

Du tas de ferrailles des utopies socialistes rejetées, les savants fascistes récupéraient le projet du « guild socialism ». Le « guild socialism » était très en vogue auprès des socialistes anglais pendant les dernières années de la première guerre mondiale et pendant les premières années qui suivirent l'Armistice. C'était un système tellement impraticable qu'il disparaissait bien vite de la littérature socialiste. Aucun homme d'État sérieux n'avait jamais prêté la moindre attention aux plans contradictoires et confus de ce « guild socialism ». Lorsqu'il fut presque oublié, les fascistes lui attachaient une nouvelle étiquette et proclamaient emphatiquement le corporatisme comme la nouvelle panacée sociale. Le public, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Italie, était captivé. D'innombrables livres, des brochures et des articles furent écrits pour glorifier le « stato coroprativo ». Les gouvernements autrichien et portugais déclaraient bientôt qu'ils adhéraient aux nobles principes du corporatisme. L'encyclique papale Quadragesimo Anno (1931) contenait quelques paragraphes, qui pouvaient — mais ne devaient pas nécessairement — être interprétés comme une approbation du corporatisme. En France, ces idées avaient trouvé beaucoup d'adeptes éloquents.

Tout ne fut que bavardage. Les fascistes ne firent aucun essai pour réaliser le programme corporatiste, « l'autodétermination des intérêts économiques ». Ils changèrent le nom des chambres de commerce en conseils corporatistes. Ils appelèrent corporazione les organisation obligatoires des différentes branches d'industrie qui furent des unités administratives pour l'exécution du modèle du socialisme allemand qu'ils avaient adopté. Mais il n'était jamais question de laisser les « corporazione » se gouverner elles-mêmes. Le cabinet fasciste ne tolérait pas que quelqu'un s'ingérât dans son contrôle autoritaire absolu de la production. Tous les plans, visant à l'établissement d'un système corporatiste, restaient lettre morte.

le problème principal de l'Italie réside dans sa surpopulation relative. Dans notre ère qui oppose des barrières au commerce et à la migration, les Italiens sont condamnés à vivre continuellement selon un standard de vie plus bas que celui des habitants des pays plus favorisés par la nature. Les fascistes ne voyaient qu'un moyen pour remédier à cette situation malheureuse : la conquête. Ils avaient l'esprit trop étroit pour comprendre que le remède qu'ils recommandaient était faux, et pire que le mal. Ils étaient, d'autre part, si bien aveuglés par leur orgueil et leur présomption qu'ils ne purent réaliser que leurs discours provocateurs étaient tout simplement ridicules. Les étrangers qu'ils défiaient insolemment, savaient très bien combien les forces militaires italiennes étaient peu importantes.

Le fascisme n'était pas, comme s'en vantaient ses défenseurs, un produit original de l'esprit italien. Il prit son début dans une scission qui s'était opérée dans les rangs du socialisme marxiste qui était, sans nul doute, une doctrine importée. Son programme économique avait été emprunté au socialisme allemand non-marxiste et son agressivité avait été copiée également sur des Allemands, les Alldeutsche ou précurseurs pangermaniques des nazis. sa manière de conduire les affaires gouvernementales fut une imitation de la dictature de Lénine. Le corporatisme, son ornement idéologique si vanté, était d'origine britannique. Le seul ingrédient fasciste provenant du sol italien était le style théâtral de ses processions, de ses spectacles et de ses festivals.

L'épisode fasciste fut de courte durée et prit fin dans le sang, la misère et l'ignominie. Mais les forces qui ont engendré le fascisme ne sont pas mortes. Le nationalisme fanatique est un trait commun à tous les Italiens d'aujourd'hui. Les communistes ne sont certainement pas prêts à renoncer à leur principe d'oppression dictatoriale de tous les dissidents. Les partis catholiques ne préconisent pas non plus la liberté de pensée, de presse ou de religion. En fait, il n'y a en Italie que très peu de gens qui comprennent que la condition préliminaire indispensable à la démocratie et aux droits de l'homme est la liberté économique.

Il se peut que le fascisme soit ressuscité sous peu, sous une nouvelle étiquette et avec de nouveaux slogans et symboles. Si cela est le cas, les conséquences seront fatales. Car le fascisme n'est pas, comme l'avaient proclamé les fascistes, un « nouveau genre de vie » 2, c'est plutôt un ancien genre tendant vers la destruction et la mort.


Notes

1. Ce programme est réimprimé dans le livre du comte Carlo Sforza, L'Italie contemporaine.

2. Cf. par exemple Mario Palmieri, The Philosophy of Fascism (Chicago, 1936), p. 248.


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