Le Chaos du planisme

Éditions Génin — Librairie de Médicis — Paris (1956)

par Ludwig von Mises

traduit par J.-P. Hamilius, Jr.

 

1. L'interventionnisme est voué à l'échec

 

Rien n'est plus impopulaire de nos jours que l'économie du marché libre, c'est-à-dire le capitalisme. Tout ce qui, dans les conditions actuelles, est considéré comme ne donnant pas satisfaction, est mis sur le compte du capitalisme. Mes athées rendent le capitalisme responsable du fait que le christianisme a survécu. D'autre part, les encycliques pontificales reprochent au capitalisme les péchés de nos contemporains et l'extension qu'a prise l'irréligion ; les églises et les sectes protestantes ne sont pas moins vigoureuses en réprouvant le capitalisme comme étant matérialiste. Les amis de la paix voient dans nos guerres un résultat de l'impérialisme capitaliste. De leur côté, les chauvins allemands et italiens, fomenteurs de guerres condamnèrent le capitalisme pour son pacifisme « bourgeois », disant qu'il est contraire à la nature de l'homme et aux lois de l'histoire auxquelles, d'après eux, nul ne peut se soustraire. Des moralisateurs accusent le capitalisme de rompre les liens qui unissent la famille et d'encourager le libertinage, tandis que les « progressistes » blâment le capitalisme de maintenir les règles manifestement démodées de la restriction sexuelle. Presque tous les hommes conviennent que la pauvreté est un résultat du capitalisme. D'autre part, beaucoup d'hommes déplorent le fait que le capitalisme, en se pliant avec prodigalité aux désirs des hommes, déterminés à s'assurer plus d'agréments et une vie plus aisée, provoque un matérialisme grossier. Ces accusations si contradictoires, formulées avec tant d'autres contre le capitalisme, s'annulent réciproquement. Cependant, un fait primordial subsiste : il y a peu de gens qui ne condamneraient pas entièrement le capitalisme.

Bien que le capitalisme soit le système économique de la civilisation moderne de l'occident, la politique de toutes les nations occidentales se laisse guider par des idées entièrement anticapitalistes. Le but vers lequel tendent ces interventionnistes n'est pas de conserver le capitalisme, mais de le remplacer par une économie mixte. On croit que cette économie mixte n'est ni capitaliste, ni socialiste. On la décrit comme étant un troisième système aussi éloigné du capitalisme que du socialisme. On allègue qu'il est à mi-chemin entre le socialisme et le capitalisme et qu'il retient les avantages des deux systèmes tout en évitant les désavantages inhérents à chacun des deux.

Il y a plus d'un siècle Sidney Webb, l'homme le plus marquant du mouvement socialiste britannique, déclara que la philosophie socialiste n'est que « l'affirmation consciente et explicite des principes d'organisation sociale qui, déjà en grande partie, ont été adoptés inconsciemment ». Et il ajouta que l'histoire économique du XIXe siècle représentait un récit presque continu de progrès vers le socialisme 1. Quelques années plus tard un éminent homme d'État britannique, Sir William Harcourt, déclara : « Nous sommes tous socialistes maintenant » 2. Lorsqu'en 1913, Emer Roberts, un Américain, publia un livre relatif à la politique économique suivie depuis 1870 par le gouvernement impérial allemand, il l'appela « socialisme monarchique » 3.

Cependant ce n'était pas exact d'identifier l'interventionnisme avec le socialisme. Beaucoup de ceux qui défendent l'interventionnisme, le considèrent comme la méthode la plus appropriée à réaliser — étape par étape — le socialisme pur. Mais il y a aussi beaucoup d'interventionnistes qui ne sont pas simplement des socialistes et qui aspirent à l'établissement de l'économie mixte comme système permanent de l'ordre économique. Ils s'efforcent de restreindre, de réglementer et d' « améliorer » le capitalisme en faisant intervenir le gouvernement et les syndicats ouvriers.

Pour faire mieux comprendre le fonctionnement de l'interventionnisme et de l'économie mixte, il faut élucider deux points :

Premièrement : Si dans une société basée sur la propriété privée des moyens de production, quelques-uns de ceux-ci sont la propriété du gouvernement ou des municipalités et sont administrés par ce gouvernement ou ces municipalités, nous ne sommes pas encore en présence d'un système mixte qui combinerait socialisme et propriété privée. Tant que seulement certaines entreprises individuelles sont contrôlées par les pouvoirs publics, les caractéristiques de l'économie du marché déterminant l'activité économique restent inchangées. Comme acheteurs de matières premières, de produits semi-finis et de travail, et comme vendeurs de biens et de services, les entreprises publiques doivent s'adapter au mécanisme de l'économie de marché. Ces entreprises sont sujettes à la loi du marché ; elles doivent rechercher des profits ou du moins éviter des pertes. Si l'on essaye de mitiger ou d'éliminer cette dépendance en couvrant les pertes de tells entreprises par des subventions fournies par des fonds publics, on ne fera que diriger cette dépendance dans une autre direction. Ceci parce que les moyens pour les subventions doivent être prélevés quelque part. On peut les obtenir en levant des impôts. Mais le fardeau de tels impôts exerce ses effets sur la population et non sur le gouvernement qui recueille les impôts. C'est le marché et non pas le « ministère du revenu » qui décide sur qui doit retomber le fardeau de l'impôt et comment il va influencer la production et la consommation. Le marché et ses lois, auxquelles on ne peut se soustraire, commandent.

Deuxièmement : On peut réaliser le socialisme de deux façons. La première — on peut l'appeler façon marxiste ou russe — est purement bureaucratique. Toutes les entreprises économiques sont des départements gouvernementaux comme l'administration de l'armée, de la marine de guerre ou des P.T.T. Chaque usine, chaque entreprise, chaque magasin ou chaque ferme entretient ave l'organisation centrale supérieure les mêmes relations qu'un bureau des postes entretient avec le bureau du directeur général des postes. La nation entière ne constitue plus qu'une simple armée de travail avec service obligatoire ; le chef de l'État est le commandant de cette armée.

La deuxième façon — on peut l'appeler le système allemand ou le système de la Zwangswirtschaft 4 — diffère du premier par le fait qu'apparemment et nominalement il maintient la propriété privée des moyens de production, les entrepreneurs et les échanges du marché. De soi-disant entrepreneurs effectuent les chats et les ventes, payent les ouvriers, contractent les dettes, payent les intérêts et les amortissements. Le gouvernement prescrit à ces pseudo-entrepreneurs ce qui doit être produit et les moyens de production, il leur impose les prix d'achat et de vente, ainsi que les acheteurs et les vendeurs. Les échanges du marché ne sont plus qu'une apparence. Tous les prix, les salaires et les taux d'intérêt sont fixés par l'autorité. Ils n'ont plus que l'apparence de prix, de salaires et de taux d'intérêt ; en fait, ce sont uniquement les termes quantitatifs dans les prescriptions de l'autorité qui déterminent le revenu, la consommation et le standard de vie de chaque citoyen. C'est l'autorité et non le consommateur qui dirige la production. Le ministère central de la direction de la production est suprême ; tous les citoyens ne sont que des serviteurs civils. C'est un socialisme avec les apparences extérieures du capitalisme. On retient quelques étiquettes de l'économie du marché du système capitaliste, mais elles ont ici une signification essentiellement différente de celles qu'elles sont dans l'économie du marché.

Nous devons relever ce fait afin d'éviter qu'on confonde socialisme et interventionnisme. Le système de l'économie du marché paralysé ou interventionnisme, diffère du socialisme par le fait qu'il constitue encore une économie du marché. L'autorité essaye d'influencer le marché au moyen de son pouvoir de coercition, mais elle ne veut pas éliminer complètement le marché. Elle désire que la production et la consommation se développent suivant des lignes différentes de celles prescrites par le marché libre, et elle désire atteindre son but en influençant le marché par des ordres, des commandements et des prohibitions que la police et son appareil de coercition et de contrainte feront respecter. Mais ce ne sont que des interventions isolées ; leurs auteurs ne se lassent pas d'affirmer qu'ils n'ont pas l'intention de réunir ces mesures en un système entièrement intégré qui réglementerait tous les prix, salaires et taux d'intérêt et qui, de cette façon, placerait le contrôle entier de la production et de la consommation dans les mains des autorités.

Cependant, toutes les méthodes de l'interventionnisme sont vouées à l'échec, c'est-à-dire les mesures des interventionnistes doivent nécessairement aboutir à des conditions qui, du point de vue de leurs défenseurs, sont moins satisfaisantes que la situation antérieure qu'ils s'étaient proposé de changer. Cette politique est par conséquent contraire au but préconisé.

Le taux de salaire minimum, prescrits par décret gouvernemental ou par des mesures de pression et de contrainte de la part de syndicats de travailleurs, sont inutiles, s'ils fixent les taux de salaire au niveau du marché. Mais s'ils essayent d'élever les taux de salaire au-dessus du niveau que déterminerait le libre marché du travail, ils auront pour effet un chômage permanent d'une grande partie de la force potentielle de travail.

Des dépenses du secteur public ne peuvent pas créer des emplois additionnels. Si le gouvernement se procure les fonds nécessaires à cette politique en imposant davantage les contribuables ou en empruntant au public, il abolit d'un côté autant d'emplois qu'il en crée de l'autre côté. Si le gouvernement finance ses dépenses par des emprunts que lui ont consentis les banques commerciales, cela revient à créer de l'expansion du crédit et de l'inflation. Si, au cours d'une telle inflation, la hausse des prix des biens économiques dépasse la hausse des taux de salaire nominal, le chômage diminuera. Mais c'est précisément la baisse des taux de salaire réel qui opère une diminution du chômage.

L'évolution capitaliste tend, de par sa nature, à élever continuellement les taux de salaire réel. Ceci résulte d'une accumulation progressive de capital, grâce à laquelle les méthodes technologiques de la production sont améliorées. Il n'y a pas d'autre moyen d'accroître les taux de salaire pour tous ceux qui désirent gagner des salaires sinon par un accroissement de la quote de capital investie par tête d'habitant. Aussitôt qu'on cesse d'accumuler des capitaux supplémentaires, le mouvement qui tend vers un nouvel accroissement des taux de salaire réel s'arrête. Si, au lieu d'accroître le capital disponible, on se borne à consommer le capital, les taux de salaire réel doivent tomber temporairement jusqu'au moment où les entraves qui s'opposent à un nouvel accroissement de capital ont été abolies. Voilà pourquoi les mesures gouvernementales qui retardent l'accumulation de capital ou qui amènent une consommation de capital — telle que l'imposition confiscatoire — sont dirigées contre les intérêts vitaux des travailleurs.

L'expansion de crédit peut amener une reprise temporaire des affaires. Mais une telle prospérité fictive doit aboutir à une dépression générale des affaires, une crise commerciale et financière.

Nul n'oserait affirmer de nos jours que l'histoire économique des décades passées ait contredit les prédictions pessimistes des économistes. Notre époque doit faire face à de graves troubles économiques. Mais ceci ne constitue pas une crise du capitalisme. C'est une crise de l'interventionnisme, de cette politique qui se proposait d'améliorer le capitalisme et de le remplacer par un système meilleur.

Jamais économiste n'a osé affirmer que l'interventionnisme ne pût avoir d'autres effets que le désastre et le chaos. Les défenseurs de l'interventionnisme — parmi eux surtout « l'école historique prussienne » et les institutionnalistes américains — n'étaient pas des économistes. Au contraire, pour réaliser leurs plans, ils nient tout simplement l'existence de faits tels que les lois économiques. D'après eux, les gouvernements sont libres d'accomplir tout ce qu'ils se proposent de faire sans être entravés par une inexorable régularité dans la suite des phénomènes économiques. Tout comme le socialiste allemand, Ferdinand Lassalle, ils maintiennent leur affirmation selon laquelle l'État est Dieu.

Les interventionnistes n'abordent pas l'étude des problèmes économiques avec un désintéressement scientifique. La plupart parmi eux sont mus par un ressentiment envieux contre tous ceux dont le revenu est plus grand que le leur. Cette partialité les met dans l'impossibilité de voir les choses telles qu'elles sont réellement. Pour eux, la chose qui importe n'est pas d'améliorer la condition des masses, mais de causer préjudice aux entrepreneurs et aux capitalistes, même si cette politique devait porter préjudice à l'immense majorité du peuple.

Aux yeux des interventionnistes, la seule existence des profits est répréhensible. Ils parlent du profit sans s'occuper de son corollaire, la perte. Ils ne comprennent pas que le profit et la perte sont les instruments grâce auxquels les consommateurs exercent un contrôle sur toutes les activités des entrepreneurs. C'est grâce au profit et à la perte que les consommateurs dominent la direction des affaires. Il est absurde de vouloir opposer la production pour le profit à la production pour le besoin. Sur le marché libre, un homme ne peut réaliser des profits qu'en fournissant aux consommateurs, au prix le plus bas et à la qualité la meilleure, les biens qu'ils désirent. Le profit et la perte retirent les facteurs matériels de production des mains de l'incapable et les placent entre les mains du plus habile. C'est leur fonction sociale d'accorder le plus d'influence à l'homme qui réussit le mieux à produire les biens sur lesquels les consommateurs se ruent. Ce sont les consommateurs qui supportent les frais, lorsque les lois du pays empêchent les entrepreneurs les plus habiles d'étendre la sphère de leurs activités. Ce qui amena certaines entreprises à se transformer en « grande entreprise » était précisément le fait qu'elles avaient réussi à satisfaire le mieux la demande des masses.

Une politique anticapitaliste sabote le fonctionnement du système capitaliste de l'économie du marché. Si l'interventionnisme ne rapporte pas les succès escomptés, cela ne démontre nullement qu'il soit nécessaire d'adopter le socialisme. Cela prouve simplement la futilité de l'interventionnisme. Tous les maux que les somptueux « progressistes » interprètent comme faillite évidente du capitalisme ne sont en réalité que le résultat de leur ingérence dans le mécanisme du marché, ingérence qu'ils prétendent être si profitable. Seuls les ignorants qui identifient à tort interventionnisme et capitalisme, croient que le socialisme représente le remède contre ces maux.


Notes

1. Sidney Webb in Fabian Essays in Socialism, publiés d'abord en 1889 (édition américaine, New York, 1891, p. 4).

2. Cf. G.M. Trevelyan, A short History of England (Londres, 1942), p. 510.

3. Elmer Roberts, Monarchial Socialism in Germany (New York, 1913).

4. Zwang veut dire contrainte. Wirtschaft veut dire économie. L'équivalent français pour Zwangswirtschaft serait quelque chose comme : économie entièrement dirigée ou, littéralement économie de la contrainte — Le traducteur.


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