par Ludwig von Mises
traduit par Hervé de Quengo
Depuis que les bolcheviques ont abandonné leur tentative de réaliser d'un seul coup en Russie l'idéal socialiste d'un ordre social, et qu'ils ont adopté à la place la Nouvelle Politique Économique, ou N.E.P. [Novaja Ekonomitcheskaja Politika], le monde entier n'a plus connu qu'un seul véritable système de politique économique : l'interventionnisme. Certains de ses partisans et avocats pensent qu'il n'est qu'un système provisoire destiné à être remplacé tôt ou tard par un autre ordre de type socialiste. Tous les socialistes marxistes, y compris les bolcheviques, ainsi que les socialistes démocrates de toutes obédiences, font partie de ce groupe. D'autres croient que nous avons affaire avec l'interventionnisme à un ordre économique permanent. Mais cette différence d'opinion quant à la durée de la politique interventionniste n'a aujourd'hui pas d'importance pratique. Tous ses partisans et défenseurs sont entièrement d'accord pour dire qu'il s'agit de la bonne politique pour les décennies, voire les générations, à venir. Et tous sont d'accord pour dire que l'interventionnisme constitue une politique économique qui régnera dans l'avenir prévisible.
L'interventionnisme cherche à conserver la propriété privée des moyens de production, mais des ordres autoritaires, en particulier des interdictions, sont là pour limiter les actions de propriétaires privés. Si cette restriction atteint le point où toutes les décisions importantes sont faites par des ordres autoritaires, si ce n'est plus la motivation du profit des propriétaires fonciers, des capitalistes et des entrepreneurs, mais les raisons de l'État qui décident de ce qui doit être produit et comment, alors nous avons affaire au socialisme, même si nous conservons les étiquettes de la propriété privée. Othmar Spann a tout à fait raison d'appeler un tel système « un ordre basé sur la propriété privée dans la forme, mais fondamentalement socialiste. » 2 La propriété publique des moyens de production n'est rien d'autre que du socialisme ou du communisme.
Toutefois, l'interventionnisme ne veut pas aller aussi loin. Il ne cherche pas à abolir la propriété privée dans le domaine de la production : il souhaite simplement la limiter. D'un côté il considère la propriété privée sans limites comme nuisible à la société, de l'autre il estime irréalisable, au moins actuellement, un ordre entièrement basé sur la propriété publique. Il cherche par conséquent à créer un troisième ordre : un système social qui se placerait au centre, entre l'ordre fondé sur la propriété privée et celui fondé sur la propriété publique. Il cherche ainsi à éviter les « excès » et les maux du capitalisme tout en conservant les avantages de l'initiative individuelle et de l'industrie privée que le socialisme ne peut engendrer.
Les défenseurs de l'ordre basé sur la propriété privée guidée, réglementée et contrôlée par l'État et les autres organisations sociales, expriment des demandes qui ont toujours été faites par les dirigeants politiques et les masses. Quand l'économie n'était pas encore connue et que l'homme n'avait pas conscience que les prix ne pouvaient pas être « fixés » de façon arbitraire mais étaient étroitement déterminés par la situation du marché, des ordres du gouvernement cherchaient à réglementer la vie économique. Ce sont les économistes classiques qui ont montré que toutes ces interventions dans le fonctionnement du marché ne pouvaient jamais atteindre les objectifs que les autorités visaient. Le libéralisme d'autrefois, qui basait sa politique économique sur les enseignements des économistes classiques, rejetait par conséquent catégoriquement toutes ces interventions. Laissez faire, laissez passer ! Même les socialistes marxistes ne jugeaient pas l'interventionnisme autrement que ne le faisaient les libéraux classiques : ils cherchaient à démontrer l'absurdité de toutes les propositions interventionnistes et les traitaient avec mépris de « bourgeoises ».
L'idéologie qui influence aujourd'hui le monde entier recommande le type même de système de politique économique que rejetaient à la fois le libéralisme classique et l'ancien marxisme.
Le problème de l'interventionnisme ne doit pas être confondu avec celui du socialisme. Nous ne traitons pas ici de la question de savoir si oui ou non le socialisme est concevable ou réalisable sous une forme ou sous une autre. Nous ne cherchons pas ici à répondre à la question de savoir si la société humaine pourrait être construite sur la base de la propriété publique des moyens de production. Le problème à étudier est le suivant : Quelles sont les conséquences des interventions gouvernementales ou autres dans l'ordre basé sur la propriété privée ? Peuvent-elles aboutir au résultat qu'elles sont supposées atteindre ?
Une définition précise du concept d' « intervention » est désormais indiquée.
1. Des mesures prises dans le but de préserver et de garantir le respect de l'ordre fondé sur la propriété privée ne sont pas des interventions dans le sens que nous donnons au terme. Ce point est tellement évident qu'il ne devrait pas être nécessaire de le souligner. Pourtant ce n'est pas totalement superflu, car notre problème est souvent confondu avec le problème de l'anarchie. On prétend que si l'État doit protéger la propriété privée, il s'ensuit que des interventions supplémentaires de la part du gouvernement devraient aussi être permises. On dit que l'anarchiste qui rejette tout type d'activité de l'État est cohérent. Mais on dit que celui qui perçoit à juste titre le caractère irréaliste de l'anarchie est incohérent quand il limite le gouvernement à une fonction étroite.
Ce raisonnement passe évidemment totalement à côté de l'essentiel. Nous ne discuterons pas ici de savoir si oui ou non la coopération sociale peut exister sans l'organisation coercitive qu'est l'État ou le gouvernement. Le seul point débattu est de savoir s'il n'y a que deux possibilités concevables d'organisation sociale de division du travail, à savoir l'ordre basée sur la propriété publique et celui basé sur la propriété privée — le syndicalisme étant écarté — ou si il y a encore un troisième système, comme le pensent les interventionnistes, à savoir un ordre basé sur la propriété privée et contrôlé par des interventions du gouvernement. Au passage, nous devons clairement séparer la question portant sur la nécessité ou non du gouvernement, de celle se demandant où et comment l'autorité gouvernementale est justifiée. Le fait que la vie sociale ne peut se passer de l'appareil de coercition du gouvernement ne peut pas être utilisé pour en conclure également que les limites à la liberté de conscience, la censure des livres et d'autres mesures similaires seraient nécessaires, utiles ou simplement possibles.
Les réglementations cherchant à garantir la concurrence ne font pas du tout partie des mesures garantissant la préservation de l'ordre basé sur la propriété privée. C'est une erreur courante que de considérer la concurrence entre plusieurs producteurs du même bien comme la substance de l'ordre économique libéral idéal. En réalité, l'idée centrale du libéralisme classique est la propriété privée, et non une certaine idée erronée de la libre concurrence. Il est sans importance qu'il y ait ou non beaucoup de studios d'enregistrement, mais ce qui compte c'est que les moyens de production des enregistrements soient propriété privée et non propriété du gouvernement. Ce malentendu, ainsi qu'une interprétation de la liberté influencée par la philosophie des droits naturels, a conduit à des tentatives d'empêcher par le biais de lois anti-trust et anti-cartel le développement de grandes entreprises Nous n'avons pas besoin à débattre ici du caractère souhaitable ou non d'une telle politique. Mais nous devons faire observer que rien n'est moins important pour comprendre les effets économiques d'une mesure donnée que sa justification ou son rejet par une quelconque théorie juridique.
La jurisprudence, la science politique et la branche scientifique de la politique ne peuvent fournir aucune information qui puisse être utilisée pour trancher entre le pour et le contre d'une politique donnée. Il est sans aucune importance que le pour ou le contre corresponde à une loi ou à un document constitutionnel, fût-il aussi vénérable et célèbre que la Constitution des États-Unis d'Amérique. Si une législation humaine se révèle inadaptée à atteindre la fin visée, il faut la changer. Une discussion sur le caractère adéquat d'une politique ne peut jamais accepter comme argument qu'elle va à l'encontre d'une loi ou d'une constitution. C'est tellement évident qu'il serait inutile de le préciser si ce point n'était sans cesse oublié. Des auteurs allemands ont essayé de déduire la politique sociale de la nature de l'État prussien et de la « royauté sociale ». Aux États-Unis le débat économique utilise désormais des arguments découlant de la Constitution ou d'une interprétation des concepts de liberté et de démocratie. Une théorie notable de l'interventionnisme, exposée par le professeur J.R. Commons, se fonde en grande partie sur ce raisonnement et revêt une grande importance pratique parce qu'elle représente la philosophie du parti de La Follette et la politique de l'État du Wisconsin. L'autorité de la Constitution américaine se limite à l'Union. Mais sur le plan local les idéaux de démocratie, de liberté et d'égalité règnent en maîtres et conduisent, comme nous pouvons l'observer partout, à réclamer l'abolition de la propriété privée, ou sa « limitation ». Tout ceci est sans importance pour notre discussion et ne nous concerne par conséquent pas ici.
2. La socialisation partielle des moyens de production n'est pas une intervention au sens où nous utilisons ce terme. Le concept d'intervention suppose que la propriété privée ne soit pas abolie, mais qu'elle existe encore en réalité et pas uniquement en nom. La nationalisation des chemins de fer ne constitue pas une intervention ; mais un décret ordonnant à une entreprise de diminuer les tarifs du fret par rapport à ce qu'ils auraient été sinon constitue une intervention.
3. Les mesures du gouvernement qui se servent des moyens du marché, c'est-à-dire qui cherchent à influencer l'offre et la demande en modifiant les facteurs du marché, ne sont pas comprises dans notre concept d'intervention. Si un gouvernement achète du lait sur le marché afin de le vendre à bon marché aux mères sans ressources ou même de le distribuer gratuitement, ou si le gouvernement subventionne des institutions scolaires, il n'y a pas d'intervention. (Nous reviendrons sur la question de savoir si la méthode par laquelle le gouvernement acquiert les moyens pour une telle action constitue une « intervention ».) En revanche, l'imposition de prix plafonds pour le lait signifie intervention.
L'intervention est un ordre limité émanant d'une autorité sociale et obligeant les propriétaires des moyens de production et les entrepreneurs à employer leurs moyens d'une façon différente de celle qu'ils auraient sinon choisie. Un « ordre limité » est un ordre qui ne fait pas partie d'un ensemble socialiste d'ordres, c'est-à-dire d'un ensemble d'ordres réglementant toute la production et toute la distribution et remplaçant ainsi la propriété privée des moyens de production par leur propriété publique. Les ordres spécifiques peuvent être très nombreux, mais tant qu'ils ne visent pas à diriger toute l'économie et à remplacer la motivation du profit des individus par l'obéissance en tant que force motrice de l'action humaine, il faut les considérer comme des ordres limités. Par « moyens de production » nous voulons dire tous les biens d'ordre supérieur, y compris les stocks des marchands constitués de bien finis n'ayant pas encore atteint les consommateurs.
Nous devons distinguer entre deux catégories de tels ordres. La première catégorie diminue ou entrave directement la production économique (au sens le plus large du mot, comprenant l'emplacement des biens économiques). La seconde cherche à fixer des prix différant de ceux du marché. On peut appeler la première « restriction de la production » ; nous appellerons la seconde, habituellement connue sous le nom de contrôle des prix, « interférence avec la structure des prix » 3.
L'économie n'a pas grand-chose à dire sur l'effet immédiat des restrictions de la production. Le gouvernement, ou toute organisation coercitive, peut dans un premier temps obtenir ce qu'il cherche au moyen de l'intervention. Mais qu'il puisse ou non atteindre indirectement les objectifs visés plus lointains grâce à l'intervention, voilà une tout autre question. Et il faut en outre déterminer si le résultat en vaut la peine, c'est-à-dire si l'autorité qui intervient se serait lancée dans l'intervention si elle était pleinement consciente des coûts. Une taxe à l'importation, par exemple, est certainement possible et son effet immédiat peut correspondre à l'objectif du gouvernement. Mais il ne s'ensuit pas du tout que cette taxe puisse réaliser l'objectif ultime du gouvernement. C'est ici que commence le travail de l'économiste. Le but des théoriciens du libre-échange n'était pas de démontrer que les tarifs douaniers étaient irréalistes ou nuisibles, mais que ces tarifs avaient des conséquences imprévues et n'accomplissaient pas, et ne pouvaient pas accomplir, ce que leurs défenseurs en attendaient. Encore plus important, comme l'ont fait remarquer ces théoriciens, les tarifs protecteurs comme toutes les autres restrictions de la production diminuent la productivité du travail humain. Le résultat est toujours le même : une dépense donnée de capital et de travail produit moins avec une restriction que sans elle, ou alors dès le début on investit moins de capital et de travail dans la production. C'est vrai pour les tarifs protecteurs qui conduisent à cultiver le blé sur un sol moins fertile tandis que des terres plus fertiles demeurent en jachère, pour les restrictions catégorielles du commerce et de l'emploi (comme les certificats de qualification exigés dans certains métiers en Autriche, ou le traitement fiscal privilégié des petites entreprises) qui favorisent les entreprises moins productives aux dépens d'une activité plus productive, et enfin pour les limitations du temps de travail et de l'emploi dans certains cas (femmes et enfants), qui diminuent la quantité de travail disponible.
Il se peut très bien que le gouvernement serait intervenu même en connaissant toutes les conséquences. Il peut intervenir en ayant la conviction qu'il atteindra d'autres objectifs, non purement économiques, qui sont considérés comme plus importants que la réduction attendue de la production. Mais nous doutons grandement que ce puisse être le cas. Le fait est que les restrictions de la production sont soutenues totalement ou partiellement par des arguments destinés à prouver qu'elles augmentent la productivité, et non qu'elles la diminuent. Même la législation qui limite le travail des femmes et des enfants a été votée parce qu'on croyait que seuls les entrepreneurs et les capitalistes seraient pénalisés, tandis que les groupes de travail protégés travailleraient moins.
On a critiqué à juste titre les écrits des socialistes universitaires, les « socialistes de la chaire », parce qu'en dernière analyse il ne peut y avoir de concept objectif de la productivité et que tous les jugements sur les buts économiques sont subjectifs. Mais lorsque nous affirmons que des restrictions de la production réduisent la productivité du travail, nous ne mettons pas encore le pied dans le domaine où les différences des jugements subjectifs interdisent toute remarque quant aux buts et aux moyens d'action. Quand la formation de blocs économiques presque autarciques entrave la division internationale du travail, empêchant les avantages de la production à grande échelle et l'emploi du travail dans les lieux les plus avantageux, nous sommes en face de conséquences indésirables sur lesquelles les avis de la plupart des habitants de la terre ne devraient pas diverger. Il est certain que certains peuvent croire que les avantages de l'autarcie font plus que compenser ses défauts. Dans la discussion du pour et du contre, ses avocats affirment effrontément que l'autarcie ne diminue pas la quantité et la qualité des biens économiques, ou alors ils n'en parlent pas ouvertement et clairement. Ils sont à l'évidence pleinement conscients que leur propagande serait moins efficace s'ils devaient admettre toute la vérité quant aux conséquences.
Toutes les restrictions de la production entravent directement une partie de la production dans la mesure où elles empêchent de saisir certaines occasions d'emploi qui s'offrent aux biens d'ordre supérieur (sol, capital, travail). Par sa nature même, un décret du gouvernement imposant « que ce soit ainsi » ne peut rien créer qui n'ait été créé auparavant. Seuls les inflationnistes naïfs peuvent croire que le gouvernement pourrait enrichir l'humanité en créant de la monnaie par ordonnance. Le gouvernement ne peut rien créer : ses ordres ne peuvent même pas évincer quelque chose du monde de la réalité, mais ils peuvent l'évincer du monde de ce qui est permis. Le gouvernement ne peut pas rendre l'homme plus riche, mais il peut le rendre plus pauvre.
Ceci est tellement clair pour la plupart des restrictions de la production que leurs partisans osent rarement s'en attribuer ouvertement le mérite. De nombreuses générations d'auteurs ont par conséquent cherché en vain à démontrer que les restrictions de la production ne réduisent pas la quantité ou la qualité produite. Il n'est pas nécessaire de traiter à nouveau des arguments du tarif protecteur qui ont été proposés d'un point de vue purement économique. La seule justification des tarifs protecteurs est la suivante : les sacrifices qu'ils imposent peuvent être compensés par d'autres avantages non économiques — par exemple, il peut être désirable d'un point de vue national et militaire de plus ou moins isoler un pays du reste du monde 4.
De fait, il est difficile d'ignorer que les restrictions de la production réduisent toujours la productivité du travail humain et donc le dividende social. Par conséquent, personne n'ose défendre les restrictions comme système distinct de politique économique. Leurs avocats — au moins la majorité d'entre eux — en font désormais la promotion en les présentant comme de simples compléments à l'intervention du gouvernement dans la structure des prix. Pour défendre le système interventionniste, l'accent est mis sur l'intervention sur les prix.
L'intervention sur les prix vise à fixer des prix différents de ceux qui se seraient établis sur le marché libre.
Dans la situation où le marché libre détermine les prix, ou aurait déterminé les prix si le gouvernement n'était pas intervenu, le produit des ventes couvre les coûts de production. Si le gouvernement impose un prix plus bas, le produit des ventes devient inférieur aux coûts. Les marchands et les producteurs s'arrêteront alors de vendre — sauf pour les biens périssables qui perdent rapidement leur valeur — afin de garder les biens pour des temps plus favorables quand, on l'espère, le contrôle des prix aura disparu. Si le gouvernement cherche alors à empêcher la disparition d'un bien du marché, conséquence de sa propre intervention, il ne peut se contenter de fixer son prix mais doit simultanément ordonner que tous les stocks disponibles soient vendus au prix réglementaire.
Même ceci ne marche pas. Au prix idéal du marché, l'offre et la demande coïncideraient. Comme le gouvernement a décrété un prix plus bas, la demande augmente alors que l'offre reste inchangée. L'offre disponible ne suffit désormais plus pour satisfaire la demande au prix fixé. Une partie de la demande restera insatisfaite. Le mécanisme du marché, qui fait normalement se rencontrer offre et demande par des changements du prix, cesse de fonctionner. Les clients qui désiraient payer le prix officiel repartent déçus parce que les achats précoces de ceux qui connaissent personnellement les vendeurs ont épuisé toute l'offre. Si le gouvernement souhaite éviter les conséquences de sa propre intervention, qui sont après tout contraires à sa propre intention, il doit avoir recours au rationnement en plus du contrôle des prix et des obligations de vendre. Le gouvernement détermine de cette manière la quantité pouvant être vendue à chaque acheteur au prix réglementaire.
Un problème bien plus délicat survient quand les quantités offertes disponibles au moment de l'intervention sur les prix sont épuisées. Comme la production n'est plus rentable au prix imposé, elle diminue ou même s'arrête. Si le gouvernement veut que la production continue, il doit obliger les producteurs à continuer à produire et il doit aussi contrôler le prix des matières premières, des produits semi-finis et des salaires. Mais de tels contrôles ne doivent pas se limiter aux quelques industries que le gouvernement souhaite contrôler parce que leurs produits sont considérés comme particulièrement importants. Les contrôles doivent englober toutes les branches de la production, les prix de tous les biens et tous les salaires, et les actions économiques de tous les entrepreneurs, capitalistes, propriétaires fonciers et travailleurs. Si une industrie quelconque devait rester libre, le capital et le travail partiraient vers elle et feraient échouer ainsi le but de l'intervention préalable du gouvernement. Or, le gouvernement aurait aimé une offre abondante pour les produits qu'il estime tellement importants et qu'il cherche donc à réglementer. Il n'a jamais eu pour intention que ces produits soient désormais négligés en raison de l'intervention 5.
Notre analyse révèle ainsi que dans un ordre basé sur la propriété privée, une intervention isolée ne réussit pas à obtenir ce que ses partisans en espèrent. Du propre point de vue de ses défenseurs, l'intervention n'est pas seulement inutile mais totalement inadéquate parce qu'elle aggrave le « mal » qu'elle est censée soulager. Avant la réglementation des prix, le bien économique était trop cher de l'avis des autorités ; désormais il a disparu du marché. Mais telle n'était pas l'intention du gouvernement cherchant à faire baisser le prix pour le consommateur. Au contraire, de son point de vue, la rareté et l'incapacité à trouver une offre doit apparaître comme un mal bien plus grand. On peut dire en ce sens que l'intervention limitée est illogique et inadaptée, que le système économique qui fonctionne au travers de telles interventions est impraticable et inadéquat, et qu'il contredit la logique économique.
Si le gouvernement ne souhaite pas soulager la situation en supprimant son intervention limitée et en abolissant son contrôle des prix, le premier pas doit être suivi de nombreux autres. Au décret établissant des prix plafonds doivent succéder non seulement des décrets sur la vente de tous les stocks disponibles et sur l'introduction du rationnement, mais aussi un contrôle des prix des biens d'ordre supérieur et un contrôle des salaires, et enfin le travail obligatoire pour les hommes d'affaires et les travailleurs. Et de tels décrets ne doivent pas se limiter à une seule ou quelques industries, ils doivent couvrir toutes les branches de la production. Il n'y a pas d'autre choix : soit le gouvernement s'abstient de toute interférence limitée avec les forces du marché, soit il prend le contrôle total de la production et de la distribution. Capitalisme ou socialisme : il n'y a pas de voie médiane.
Prenons un autre exemple : le salaire minimum, le contrôle des salaires. Il importe peu que ce soit le gouvernement qui impose le contrôle directement ou que ce soient les syndicats qui empêchent par la contrainte et les menaces physiques les employeurs d'embaucher des ouvriers souhaitant travailler pour des salaires plus bas 6. Au fur et à mesure que les salaires montent, les coûts de production et les prix montent aussi. Si les salariés étaient les seuls consommateurs et acheteurs des produits finis, une augmentation des salaires réels serait inconcevable par cette méthode. Les travailleurs perdraient comme consommateurs ce qu'ils gagneraient comme salariés. Mais il y a aussi des consommateurs dont le revenu découle de leur propriété ou d'une activité entrepreneuriale. La hausse des salaires n'augmente pas leurs revenus : ils ne peuvent pas payer les prix plus élevés et doivent par conséquent réduire leur consommation. Le déclin de la demande conduit au licenciement de certains travailleurs. Si la contrainte syndicale était inefficace, le chômeur exercerait une pression sur le marché du travail qui ferait baisser le niveau artificiellement élevé des salaires en direction du taux naturel du marché. Mais on a bouché cette issue. Le chômage, phénomène de friction qui disparaît rapidement dans un marché sans entraves, devient un état permanent avec l'interventionnisme.
Comme le gouvernement ne voulait pas créer une telle situation, il doit intervenir à nouveau. Il oblige l'employeur soit à réintégrer les ouvriers au chômage et à les payer au taux fixé, soit à payer des taxes pour indemniser les chômeurs. Un tel fardeau absorbe le revenu du propriétaire, ou au moins le réduit grandement. Il est même concevable que le revenu des entrepreneurs et des propriétaires ne puisse plus supporter ce fardeau et qu'il faille le payer en tirant sur le capital. Mais si le revenu non issu du travail est consommé par de telles charges, nous devons comprendre qu'il doit nécessairement conduire à une consommation du capital. Les capitalistes et les entrepreneurs veulent eux aussi consommer et vivre, même s'ils ne touchent pas de revenus du travail. Ils consommeront du capital. Par conséquent, il est inadéquat et illogique de priver les entrepreneurs, les capitalistes et les propriétaires fonciers de leurs revenus et de laisser le contrôle des moyens de production entre leurs mains. A l'évidence, la consommation du capital réduit à la fin les taux salariaux. Si la structure des salaires du marché est inacceptable, c'est tout l'ordre basé sur la propriété privée qui doit être aboli. Le contrôle des salaires ne peut faire monter les salaires que temporairement, et seulement au prix de leurs réductions futures.
Le problème du contrôle des salaires est d'une telle importance aujourd'hui que nous devons encore l'analyser d'une autre manière, en prenant en considération l'échange international des biens. Supposons que des biens économiques soient échangés entre deux pays, l'Atlantide et Thulé. L'Atlantide fabrique les produits industriels et Thulé fournit les produits agricoles. Sous l'influence de Friedrich List, Thulé estime alors nécessaire de créer sa propre industrie au moyen de tarifs protecteurs. Le résultat final du programme d'industrialisation de Thulé ne peut être autre que le suivant : moins de produits industriels sont importés de l'Atlantide et moins de produits agricoles sont exportés vers l'Atlantide. Les deux pays satisfont dès lors davantage leurs demandes par la production domestique, ce qui diminue le produit social par rapport à ce qu'il était, parce que les conditions de production sont désormais moins favorables.
On peut l'expliquer comme suit : en réaction aux taxes à l'importation de Thulé, l'industrie atlante baisse ses salaires. Mais il est impossible de compenser totalement le fardeau douanier par une baisse des salaires. Quand les salaires commencent à chuter, il devient rentable d'accroître la production de matières premières. De l'autre côté la réduction des ventes de produits agricoles de Thulé à l'Atlantide tend à faire baisser les salaires dans la production thuléenne de matières premières, ce qui donnera à l'industrie thuléenne l'occasion de concurrencer l'industrie atlante par l'intermédiaire de coûts du travail plus faibles. Il est évident qu'en plus de la baisse du rendement du capital de l'industrie en Atlantide, et du déclin de la rente foncière à Thulé, les taux salariaux des deux pays doivent baisser. Le déclin du revenu correspond au déclin du produit social.
Mais imaginons que l'Atlantide soit un pays « social ». Les syndicats empêchent toute réduction des taux de salaire. Les coûts de production de l'industrie atlante demeurent aux anciens niveaux d'avant les taxes sur l'importation. Les indemnités de chômage évitent le flot de chômeurs vers l'agriculture. Le chômage devient ainsi un état permanent 7.
L'exportation de charbon en provenance de Grande-Bretagne a baissé. Dans la mesure où les mineurs inutiles ne peuvent pas émigrer — parce que les autres pays ne veulent pas d'eux — ils doivent partir vers les industries britanniques en croissance afin de compenser la baisse des importations qui suit la baisse des exportations. Une réduction des taux de salaire dans l'industrie houillère peut entraîner ce mouvement. Mais les syndicats peuvent empêcher cet ajustement inévitable pendant des années, quoique temporairement. En fin de compte, le déclin de la division internationale du travail doit conduire à une réduction des niveaux de vie. Et cette réduction doit être d'autant plus grande que davantage de capitaux ont été consommés par l'intervention « sociale ».
L'industrie autrichienne souffre du fait que d'autres pays augmentent continuellement leurs taxes sur les importations de produits autrichiens et imposent sans cesse de nouvelles restrictions à l'importation, comme le contrôle des changes. Sa réponse à des taxes plus élevés, si ses propres charges fiscales ne sont pas diminuées, ne peut être que la réduction des salaires. Tous les autres facteurs de production sont rigides. Les matières premières et les produits semi-finis doivent être achetés sur le marché mondial. Les profits entrepreneuriaux et les taux d'intérêt doivent correspondre aux conditions du marché mondial car il y a plus de capital étranger investi en Autriche que de capital autrichien investi à l'étranger. Seuls les taux de salaire sont déterminés au niveau national parce que l'émigration des travailleurs autrichiens est largement empêchée par les politiques « sociales » de l'étranger. Seuls les taux de salaire peuvent baisser. Les politiques qui maintiennent les salaires à des taux artificiellement élevés et qui accordent des indemnités de chômage ne peuvent que créer du chômage.
Il est absurde de demander une augmentation des salaires européens parce que les salaires sont plus élevés aux États-Unis qu'en Europe. Si les barrières à l'immigration des États-Unis, de l'Australie, etc., étaient éliminées, les travailleurs européens pourraient émigrer, ce qui conduirait petit à petit à égaliser les taux de salaire sur le plan international.
Le chômage permanent de centaines de milliers et de millions de gens d'une part, et la consommation de capital d'autre part, voilà les conséquences de l'interventionnisme du fait de l'augmentation artificielle des taux salariaux par les syndicats et des indemnités de chômage.
L'histoire des dernières décennies ne peut être comprise qu'en se rendant compte des conséquences d'une telle intervention sur les activités économiques de l'ordre basé sur la propriété privé. Depuis la fin du libéralisme classique, l'interventionnisme a constitué l'essentiel de la politique dans tous les pays d'Europe et d'Amérique.
Le profane en économie constate uniquement que les « parties intéressées » ont à maintes reprises réussi à échapper aux rigueurs de la loi. Le fait que le système marche mal est mis exclusivement sur le compte de la loi qui ne va pas assez loin et de la corruption qui empêche son application. L'échec même de l'interventionnisme renforce la conviction du profane selon laquelle il faut sévèrement contrôler la propriété privée. La corruption des organismes de régulation n'ébranle pas sa confiance aveugle dans l'infaillibilité et la perfection de l'État : elle le remplit seulement d'une aversion envers les entrepreneurs et les capitalistes.
Mais le viol de la loi n'est pas un mal qu'il faut seulement éradiquer afin de créer le paradis sur terre, un mal qui découle de la faiblesse humaine si difficile à déraciner, comme l'affirment naïvement les étatistes. Si toutes les lois interventionnistes étaient véritablement observées, elles aboutiraient vite à l'absurdité. Tous les rouages s'arrêteraient parce que le puissant bras du gouvernement serait trop proche.
Nos contemporains considèrent la question de la façon suivante : les agriculteurs et les vendeurs de lait se mettent d'accord pour faire monter le prix du lait. Puis vient l'État, l'État-providence, qui apporte le soulagement, opposant l'intérêt commun aux intérêts particuliers, l'analyse économique publique au point de vue privé. L'État dissout le « cartel du lait », fixe des prix plafonds et entreprend de poursuivre pénalement ceux qui ont violé ses lois. Le fait que le lait ne devienne pas aussi bon marché que le souhaitaient les consommateurs est désormais mis sur le compte des lois, qui ne sont pas assez sévères, ou de leur application, qui n'est pas assez stricte. Il n'est pas facile de s'opposer à la motivation du profit des groupes de pression qui nuisent au public. Les lois doivent par conséquent être renforcées et appliquées sans ménagement ni pitié.
En réalité, la situation est très différente. Si les prix plafonds étaient véritablement appliqués, la livraison du lait et des produits laitiers dans les villes s'arrêterait rapidement. Ce n'est pas plus, mais moins de lait, voire plus du tout, qui irait sur le marché. Le consommateur obtient encore son lait parce que les règlements sont contournés. Si nous acceptons l'opposition étatiste erronée et inacceptable entre intérêts publics et privés, nous devrions tirer la conclusion suivante : le marchand de lait qui viole la loi sert l'intérêt public ; le fonctionnaire du gouvernement qui cherche à faire appliquer le prix plafond le met en danger.
Bien sûr, l'homme d'affaires qui viole les lois et les règlements afin de produire sans se soucier des obstacles du gouvernement n'est pas guidé par des considérations sur l'intérêt public, ce que les champions de ce dernier ne cessent de critiquer, mais par le désir de faire des profits, ou au moins d'éviter les pertes qu'il subirait en respectant le règlement. L'opinion publique, qui s'indigne de la bassesse d'une telle motivation et de la vilenie d'une telle action, ne peut pas saisir que le caractère inapplicable des décrets et interdictions conduirait rapidement à la catastrophe s'il n'y avait pas un mépris systématique envers les ordres et prohibitions du gouvernement. L'opinion publique espère le salut d'un respect strict des règlements gouvernementaux édictés « pour la protection du faible ». Elle ne critique le gouvernement que s'il n'est pas assez fort pour faire passer tous les règlements nécessaires et ne les fait pas appliquer par des individus plus capables et plus incorruptibles. On ne discute pas du tout des problèmes fondamentaux de l'interventionnisme. Celui qui ose timidement mettre en doute la justification des restrictions imposées aux capitalistes et aux entrepreneurs est considéré avec dédain comme le larbin d'intérêts particuliers nuisibles ou, au mieux, traité par le mépris. Même lors d'un débat sur les méthodes de l'interventionnisme, celui qui ne veut pas mettre sa réputation et surtout sa carrière en péril doit être très prudent. On est facilement soupçonné d'être au service du « capital ». Quiconque utilise des arguments économiques ne peut échapper à ce soupçon.
Certes, l'opinion publique n'a pas tort de flairer partout la corruption dans un État interventionniste. La nature corruptible des politiciens, des députés et des fonctionnaires est le fondement même qui soutient le système. Sans elle, le système se désintègrerait ou serait remplacé par le socialisme ou le capitalisme. Le libéralisme classique considérait que les meilleures lois étaient celles qui laissaient le moins grand pouvoir discrétionnaire aux autorités de l'exécutif, évitant ainsi l'arbitraire et l'abus. L'État moderne cherche à accroître son pouvoir discrétionnaire — tout doit être laissé à la discrétion des fonctionnaires.
Nous ne pouvons pas étudier ici l'impact de la corruption sur les mœurs publiques. Naturellement, ni les corrupteurs ni les corrompus ne se rendent comptent que leur comportement tend à préserver le système que l'opinion publique et eux-mêmes croient être juste. En violant la loi ils ont conscience de porter atteinte au bien public. Mais en enfreignant constamment les lois pénales et les jugements moraux, ils finissent par perdre la capacité de distinguer entre le juste et l'injuste, le bien et le mal. Si au bout du compte peu de biens économiques peuvent être produits et vendus sans enfreindre un règlement, pécher contre la loi et la morale devient une nécessité malheureuse de la « vie ». Et tous les individus qui souhaiteraient qu'il en soit autrement sont tournés en ridicule par les « théoriciens ». Le marchand qui a commencé à enfreindre le contrôle des changes, les restrictions sur les importations et les exportations, les prix plafonds, etc., continue facilement par escroquer son associé. La dégradation de l'éthique des affaires, que l'on appelle « l'effet inflation » est un événement concomitant et inévitable des règlements imposés au commerce et à la production durant l'inflation.
On pourrait dire que le système de l'interventionnisme est devenu supportable grâce au laxisme concernant son application. On dit même que les interférences avec les prix perdent leur pouvoir perturbateur si les entrepreneurs peuvent « corriger » la situation avec de l'argent et de la persuasion. On ne peut certes nier que cela irait mieux sans intervention. Mais, après tout, il faut tenir compte de l'opinion publique. L'interventionnisme est considéré comme un tribut à payer à la démocratie afin de préserver le système capitaliste.
On peut comprendre cette ligne de raisonnement du point de vue d'entrepreneurs ou de capitalistes qui ont adopté la pensée du socialisme marxiste ou du socialisme d'État. Pour eux, la propriété privée des moyens de production est une institution favorisant les intérêts des propriétaires fonciers, des capitalistes et des entrepreneurs aux dépens du public. Sa préservation ne sert que les intérêts des classes possédantes. Ainsi, si en faisant quelques concessions indolores ces classes peuvent sauver l'institution qui leur est si bénéfique, en étant cependant si nuisible aux autres classes, pourquoi mettre en danger sa préservation en refusant de manière inflexible les concessions ?
Bien entendu, ceux qui ne partagent pas cette analyse concernant les intérêts « bourgeois » ne peuvent pas accepter cette ligne de pensée. Nous ne voyons pas pourquoi la productivité du travail économique devrait être diminuée par des mesures erronées. Si la propriété privée des moyens de production était effectivement une institution favorisant une partie de la société au détriment d'une autre, il faudrait alors l'abolir. Mais si l'on trouve qu'elle est utile à tous et que la société humaine, avec sa division du travail, ne peut pas être organisée autrement, alors il faut la protéger pour qu'elle puisse remplir sa fonction du mieux possible. Nous n'avons pas à discuter ici de la confusion qui doit surgir concernant l'ensemble des concepts de la morale quand la loi et les concepts moraux interdisent ou au moins profèrent des insultes contre une chose devant être préservée comme fondement de la vie sociale. Et pourquoi faudrait-il interdire une chose quand on s'attend à ce que l'interdiction soit largement contournée ?
Quiconque défend l'interventionnisme avec de tels arguments est sans aucun doute sérieusement induit en erreur en ce qui concerne l'étendue des pertes de la production causées par les interventions du gouvernement. Certes, la faculté d'adaptation de l'économie capitaliste a annulé de nombreux obstacles placés sur le chemin de l'activité entrepreneuriale. Nous observons constamment que les entrepreneurs réussissent à approvisionner les marchés avec davantage et de meilleurs produits et services, malgré toutes les difficultés mises sur leur route par la loi et l'administration. Mais nous ne pouvons pas calculer dans quelle mesure ces produits et services seraient meilleurs qu'ils ne le sont aujourd'hui, sans dépenses de travail supplémentaire, si le tourbillon du gouvernement ne conduisait pas (par mégarde, assurément) à détériorer la situation. Nous pensons aux conséquences de toutes les restrictions sur le commerce pour lesquelles il ne peut y avoir de différences d'opinion. Nous pensons à tous les freins aux progrès de la production occasionnés par la lutte contre les cartels et les trusts. Nous pensons aux conséquences du contrôle des prix. Nous pensons à l'augmentation artificielle des taux de salaire par la contrainte collective, au refus de protéger tous ceux qui souhaitent travailler, aux indemnités de chômage et enfin au rejet de la liberté d'aller d'un pays à un autre, qui ont tous fait du chômage de millions de travailleurs un phénomène permanent.
Les étatistes et les socialistes appellent la grande crise dont l'économie mondiale souffre depuis la fin de la [Première] Guerre mondiale « la crise du capitalisme ». Il s'agit en réalité de la crise de l'interventionnisme.
Dans une économie statique, il peut y avoir une terre non cultivée, mais pas de capitaux ou de main-d'œuvre non employés. Pour les taux de salaire du marché libre, tous les travailleurs trouvent un emploi. Si, toutes conditions étant égales par ailleurs, on se sépare de travailleurs quelque part, par exemple en raison de l'introduction de nouveaux procédés économisant de la main-d'œuvre, les taux de salaire doivent baisser. Les travailleurs retrouveront alors un emploi à ces nouveaux taux de salaires, plus bas. Dans un ordre social capitaliste, le chômage n'est qu'un phénomène transitoire et de friction. Diverses circonstances empêchant la libre circulation du travail d'un endroit à un autre, d'un pays à un autre, peuvent rendre plus difficile l'égalisation des taux de salaire. Elles peuvent aussi conduire à des différences de paiement des divers types de travail. Mais si on laisse libres les entrepreneurs et les capitalistes, ces circonstances ne peuvent jamais aboutir à un chômage permanent et massif. Les travailleurs à la recherche d'un emploi peuvent toujours trouver du travail en adaptant leurs exigences salariales aux conditions du marché.
Si la détermination des taux de salaire par le marché n'avait pas été perturbée, les effets de la [Première] Guerre mondiale et de la politique économique destructrice des dernières décennies auraient conduit à une baisse des taux salariaux, mais pas au chômage. L'étendue et la durée du chômage, interprétées aujourd'hui comme une preuve de l'échec du capitalisme, résultent du fait que les syndicats et les indemnités de chômage maintiennent les salaires à des taux plus élevés qu'ils ne le seraient sur un marché libre. Sans indemnités de chômage et sans le pouvoir des syndicats d'empêcher la concurrence des non adhérents souhaitant travailler, la pression de l'offre conduirait vite à un ajustement des salaires qui assurerait l'emploi pour tous. Nous pouvons regretter les conséquences de la politique anti-marché et anticapitaliste des dernières décennies, mais nous ne pouvons pas les changer. Réduire la consommation et travailler dur sont les seuls moyens pour remplacer le capital perdu, et seule la formation de nouveaux capitaux peut augmenter la productivité marginale du travail et ainsi faire monter les taux de salaire.
Les indemnités de chômage ne peuvent pas éradiquer le mal. Elles ne font que repousser l'ajustement finalement inévitable des salaires à la moindre productivité marginale. Et comme ces indemnités ne sont habituellement pas retirées aux revenus mais au capital, c'est toujours plus de capital qui est consommé et la productivité marginale future du travail est encore davantage réduite.
Cependant, nous ne devons pas croire qu'une élimination immédiate de tous les obstacles au bon fonctionnement de l'ordre économique capitaliste éliminerait instantanément toutes les conséquences de plusieurs décennies d'interventions. De grandes quantités de biens de production ont été détruites. Les restrictions commerciales et autres mesures mercantilistes ont conduit à des investissements injustifiés pour des sommes encore plus grandes, investissements qui ne rapportent que peu ou rien du tout. Le retrait de vastes zones fertiles de la planète (par exemple la Russie et la Sibérie) du système commercial international a conduit à des réajustements non productifs des secteurs de la production et de la transformation de base. Même dans des conditions plus favorables, il faudra de nombreuses années pour que les traces des mauvaises politiques des dernières décennies soient effacées. Mais il n'y a pas d'autre voie pour obtenir un plus grand bien-être pour tous.
Pour les penseurs pré-scientifiques, une société humaine construite sur la propriété privée des moyens de production semblait être naturellement chaotique. Elle ne devait son ordre, pensaient-ils, qu'à l'imposition de principes moraux et de la loi. La société ne peut exister que si un acheteur et un vendeur respectent la justice et l'équité. Un gouvernement doit intervenir afin d'éviter le mal qui découle d'un écart arbitraire par rapport au « juste prix ». Cette idée prévalait dans tous les commentaires de la vie sociale jusqu'au dix-huitième siècle. Elle apparut pour la dernière fois dans toute sa naïveté dans les écrits des mercantilistes.
Les auteurs du dix-huitième siècle découvrirent alors ce qui avait déjà été publié par des auteurs précédents sur la monnaie et les prix. Ils découvrirent la science de l'économie, qui remplace la liste des préceptes moraux, les manuels des règlements policiers et les aphorismes concernant leurs échecs et leurs réussites. Ils apprirent que les prix ne s'établissent pas arbitrairement, mais sont déterminées par le marché entre des limites étroites, et qu'il est possible d'analyser avec précision tous les problèmes pratiques. Ils reconnurent que les lois du marché poussaient les entrepreneurs et les propriétaires des moyens de production à se mettre au service des consommateurs, et que les actions économiques ne résultaient pas de l'arbitraire mais d'une adaptation nécessaire à des conditions données. Seuls ces faits donnèrent naissance à une science économique et à un système de catallaxie. Là où les auteurs précédents ne voyaient qu'arbitraire et coïncidence, les économistes classiques virent la nécessité et la régularité. En fait, ils substituèrent science et système aux débats sur les règlements policiers.
Les économistes classiques n'étaient toutefois pas encore pleinement conscients du fait que seul l'ordre fondé sur la propriété privée offrait la base d'une société fondée sur la division du travail, et que le système de propriété publique ne pouvait pas marcher. Influencés par la pensée mercantiliste, ils opposaient productivité et rentabilité, ce qui conduisit à la question de savoir si oui ou non l'ordre socialiste était préférable à l'ordre capitaliste. Mais ils comprenaient clairement que, en dehors du syndicalisme qu'ils ne prenaient pas en considération, la seule alternative était entre capitalisme et socialisme, et que « l'intervention » dans le fonctionnement de l'ordre basé sur la propriété privée, si populaire auprès du peuple et du gouvernement, était inadaptée.
Les auteurs anticapitalistes soulignent que l'économie classique servait les « intérêts » de la « bourgeoisie », ce qui expliquerait prétendument son propre succès, et conduisait la classe bourgeoisie aux siens. Certes, personne ne peut douter que la liberté obtenue par le libéralisme classique prépara le chemin à l'incroyable développement des forces productives au cours du dix-neuvième siècle. Mais c'est une fâcheuse erreur de croire qu'en s'opposant aux interventions, le libéralisme classique obtint plus facilement la reconnaissance. Il avait face à lui l'opposition de tous ceux à qui l'activité fébrile du gouvernement accordait une protection, des faveurs et des privilèges. Le fait que le libéralisme classique put néanmoins l'emporter était dû à sa victoire intellectuelle, qui fit échouer les défenseurs des privilèges. Ce qui était nouveau, ce n'était pas que les victimes des privilèges souhaitaient leur abolition : c'était que l'attaque contre le système des privilèges eut un tel succès, qui doit être mis exclusivement au crédit de la victoire intellectuelle du libéralisme classique.
Le libéralisme classique fut victorieux avec et grâce à l'économie. Aucune autre idéologie économique ne peut être conciliée avec la science de la catallaxie. Durant les années 1820 et 1830, on essaya en Angleterre d'utiliser l'économie pour démontrer que l'ordre capitaliste ne marchait pas de façon satisfaisante et qu'il était injuste. A partir de là, Karl Marx créa son socialisme « scientifique » Mais même si ces auteurs avait réussi à gagner leur procès contre le capitalisme, ils auraient dû prouver de plus qu'un autre ordre social, comme le socialisme, est meilleur que le capitalisme. Ils n'en étaient pas capables : ils ne pouvaient même pas prouver qu'un ordre social pourrait être bâti sur la propriété publique des moyens de production. En se contentant de frapper d'ostracisme et de rejeter comme « utopique » toute discussion sur les problèmes du socialisme, ils n'ont à l'évidence pas résolu quoi que ce soit.
Les outils de la science ne nous permettent pas de juger de la « justice » d'une institution ou d'un ordre social. Nous pouvons certes dénigrer ceci ou cela comme « injuste » ou « indécent » ; mais si nous ne pouvons pas substituer quelque chose de meilleur à ce que nous condamnons, il nous incombe d'épargner notre salive.
Mais tout cela ne nous concerne pas ici. La seule chose qui nous intéresse est ceci : personne n'a jamais réussi à démontrer que, le syndicalisme mis à part, un troisième ordre social est possible et imaginable, en dehors de celui basé sur la propriété privée des moyens de production et de celui basé sur leur propriété publique. Le système médian d'une propriété entravée, guidée et contrôlée par le gouvernement est en lui-même contradictoire et illogique. Toute tentative de l'introduire sérieusement doit conduire à une crise dont seuls le socialisme ou le capitalisme peuvent sortir.
C'est la conclusion irréfutable de l'économie. Celui qui entreprend de recommander un troisième ordre social, fondé sur la propriété privée contrôlée, doit obligatoirement nier toute possibilité d'une connaissance scientifique dans le domaine économique. C'est précisément ce qu'a fait l'École Historique en Allemagne, et ce que les institutionnalistes font aujourd'hui aux États-Unis. L'économie est officiellement abolie, interdite et remplacée par la science de l'État et de la police, qui enregistre ce que le gouvernement a déjà décrété et recommande ce qui reste encore à l'être. Ils comprennent tout à fait qu'ils reviennent au mercantilisme, et même à la doctrine canonique du juste prix, et écartent tous les résultats de l'économie.
L'École Historique allemande et ses nombreux disciples à l'étranger n'avaient jamais cru nécessaire de traiter des problèmes de la catallaxie. Ils étaient pleinement satisfaits des arguments que Gustav Schmoller présenta dans la fameuse « querelle des méthodes » [Methodenstreit] et que ses disciples, par exemple Hasbach, répétèrent après lui. Durant les décennies qui séparèrent le conflit constitutionnel prussien (1862) de la constitution de Weimar (1919), seuls trois hommes comprirent les problèmes de la réforme sociale : Philippovich, Stolzmann et Max Weber. Parmi eux, seul Philippovich possédait une connaissance de la nature et du contenu de l'économie théorique. Dans son système, la catallaxie et l'interventionnisme se trouvaient l'un à côté de l'autre, mais aucun pont ne reliait le premier au second, et il n'y avait aucune solution au grand problème. Stolzmann cherchait à la base à réaliser ce que Schmoller et Brentano n'avaient fait que suggérer. Il est cependant triste de constater que le seul représentant de l'École Historique qui essaya véritablement de s'attaquer au problème ignorait totalement ce qu'en disaient ses adversaires. Quant à Max Weber, préoccupé par d'autres sujets, il s'arrêta à mi-chemin, parce que l'économie théorique lui était étrangère. Peut-être serait-il allé plus loin si une mort prématurée ne l'avait emporté.
On parla pendant plusieurs décennies dans les universités allemandes d'un regain d'intérêt pour l'économie théorique. Nous pouvons mentionner un certain nombre d'auteurs comme Liefmann, Oppenheimer, Gottl, etc., qui ont dénoncé avec ferveur le système de l'économie subjectiviste moderne, dont ils ne connaissaient que les « Autrichiens ». Nous n'avons pas besoin de nous demander ici si de telles attaques sont justifiées. Mais nous voulons signaler l'effet intéressant qu'elles ont eu sur le débat concernant la viabilité du système interventionniste. Chacun de ces auteurs rejetait sommairement ce qui avait été créé par l'économie théorique — par les physiocrates, les auteurs classiques et les auteurs modernes. En particulier, ils dépeignaient les résultats de l'économie moderne, et spécialement ceux des Autrichiens, comme d'incroyables aberrations de l'esprit humain, après quoi ils présentaient leur propres systèmes, prétendument originaux, d'économie théorique, affirmant écarter tout doute et résoudre tous les problèmes. Le public, malheureusement, est amené à croire qu'en économie tout est incertain et problématique, et que la théorie économique n'est que l'ensemble des opinions personnelles des divers savants. L'excitation créée par ces auteurs dans les pays germanophones a réussi à masquer le fait qu'il existe une science de l'économie théorique qui, malgré des différences de détail et tout particulièrement de terminologie, jouit d'une bonne réputation auprès de tous les amis de la science. Et malgré toutes les critiques et les réserves, même ces auteurs sont au fond d'accord avec le système théorique sur les questions essentielles. Mais parce qu'ils ne comprenaient pas cela, ils ne virent point la nécessité d'étudier l'interventionnisme du point de vue de la connaissance économique.
Il y eut en outre les conséquences de l'argument sur le caractère acceptable des jugements de valeur en science. Entre les mains de l'École Historique, la science politique était devenue un stratagème pour les hommes d'État et les politiciens. Dans les universités et dans les manuels d'économie, les revendications étaient introduites comme « scientifiques » et proclamées telles. La « science » condamnait le capitalisme comme immoral et injuste, rejetait comme « radicales » les solutions offertes par le socialisme marxiste et recommandait soit le socialisme d'État soit parfois le système de la propriété privée accompagné d'interventions gouvernementales. L'économie n'était plus une question de connaissance et de compétence, mais de bonnes intentions. Tout particulièrement au début de la deuxième décennie du vingtième siècle, ce mélange d'enseignement universitaire et de politique devint insupportable. Le public commença à éprouver du mépris envers les représentants officiels de la science, parce qu'ils considéraient qu'il était de leur rôle de donner la bénédiction de la science aux programmes du parti de leurs amis. Et ce public ne pouvait plus tolérer cette calamité que représentait une situation où chaque parti politique en appelait à son jugement favori de la « science », c'est-à-dire à un professeur d'université marchant sur ses pas. Quand Max Weber et quelques-uns de ses amis demandèrent que la « science » renonce aux jugements de valeur et que les universités n'emploient pas abusivement la propagande politique et économique, ils rencontrèrent un accord presque universel.
Parmi les auteurs d'accord avec Max Weber, ou au moins n'osant pas le contredire, il y en avait plusieurs dont toute la carrière était en contradiction ouverte avec les principes de l'objectivité et dont les efforts littéraires n'étaient rien d'autre que paraphrases de certains programmes politiques. Ils interprétaient « l'absence de jugement de valeur » d'une curieuse façon. Ludwig Pohle et Adolf Weber avaient traité des problèmes fondamentaux de l'interventionnisme au cours de leurs discussions des politiques salariales des associations ouvrières. Les partisans des doctrines syndicales de Brentano et de Webb étaient incapables d'émettre la moindre critique pertinente. Mais le postulat de la « science sans jugement de valeur » semblait les tirer de l'embarras où ils se trouvaient. Ils pouvaient désormais repousser avec arrogance tout ce qui ne leur plaisait pas, au motif qu'il ne convient pas à la dignité de la science de se mêler des querelles des partis politiques. Max Weber avait posé de bonne foi le principe de la Werfreiheit [absence de jugement de valeur] pour reprendre les recherches scientifiques concernant les problèmes de la vie sociale. Au lieu de cela, il servait à l'École Historico-réalistico-sociale de bouclier contre la critique de l'économie théorique.
Certains auteurs ont sans cesse refusé, peut-être intentionnellement, de reconnaître la différence entre l'analyse des problèmes économiques et la formulation des postulats politiques. Nous n'émettons pas de jugement de valeur quand, par exemple, nous étudions les conséquences du contrôle des prix et concluons qu'un prix plafond fixé en deçà de celui du marché libre réduit la quantité offerte, toutes choses égales par ailleurs. Nous n'émettons aucun jugement de valeur quand nous en concluons alors que les contrôles des prix n'accomplissent pas ce que les autorités en espèrent, et qu'ils sont des instruments illogiques pour conduire leur politique. Un physiologiste n'émet pas de jugement de valeur quand il observe que la consommation d'acide cyanhydrique détruit la vie humaine et qu'il est par conséquent inadapté en tant que « système alimentaire ». La physiologie ne répond pas à la question de savoir si oui ou non un homme veut nourrir ou tuer, ou devrait le faire : elle détermine simplement ce qui construit et ce qui détruit, ce que le nourricier ou le tueur devraient faire afin d'agir suivant leurs intentions. Lorsque je dis que les contrôles des prix sont illogiques, je veux dire qu'ils ne remplissent pas l'objectif qu'ils sont habituellement supposés atteindre. Certes, un communiste peut répondre : « Je préfère le contrôle des prix précisément parce qu'il empêche le fonctionnement harmonieux du mécanisme du marché, parce qu'il transforme la société humaine en "chaos absurde" et nous amènera plus rapidement à mon idéal communiste. » La théorie du contrôle des prix ne peut alors rien lui rétorquer, comme le physiologiste ne peut rien dire à celui qui veut tuer avec de l'acide cyanhydrique. Nous ne recourons pas aux jugements de valeurs quand nous démontrons, de façon analogue, le caractère illogique du syndicalisme et l'impossibilité du socialisme.
Nous détruisons l'économie si toutes les recherches sont écartées comme irrecevables. Nous pouvons voir aujourd'hui beaucoup de jeunes esprits, qui dans d'autres circonstances se seraient préoccupés de problèmes économiques, passer leur temps dans des recherches qui ne correspondent pas à leurs talents et qui ajoutent donc peu à la science. Empêtrés dans les erreurs décrites ci-dessus, ils esquivent les questions scientifiques importantes.
Face à la critique économique, les représentants de l'École Historico-Réaliste a finalement dû en appeler aux « faits ». On ne peut nier, affirment-ils, que toutes les interventions ne marchant théoriquement pas ont bel et bien été pratiquées, et continuent de l'être. Nous ne pouvons croire, prétendent-ils, que l'expérience économique n'ait pas noté cette prétendue impossibilité. Or les principes interventionnistes ont survécu depuis des siècles et, depuis le déclin du libéralisme, le monde est à nouveau dirigé selon les principes à l'interventionnisme. Tout ceci est censé être une preuve suffisante de ce que le système est réalisable, peut réussir, et n'est en aucun cas contraire à la logique. L'abondante littérature de l'École Historico-Réaliste sur l'histoire des politiques économiques est supposée confirmer les doctrines de l'interventionnisme 8.
Le fait que ces mesures aient été prises et continuent de l'être ne prouve pas qu'elles soient adéquates. Cela prouve seulement que leurs partisans ne reconnaissent pas qu'elles sont inadéquates. En fait, contrairement à ce croient les « empiristes », il n'est pas si facile de comprendre la portée d'une mesure économique. Nous ne pouvons la comprendre sans réfléchir au fonctionnement de l'économie dans son ensemble, c'est-à-dire sans une théorie complète. Les auteurs de travaux traitant d'histoire économique, de descriptions économiques, de politiques économiques et de statistiques économiques travaillent habituellement bien trop à la légère. Ils se lancent, sans disposer des connaissances théoriques nécessaires, dans des entreprises pour lesquelles ils ne sont absolument pas préparés. Ce que les auteurs du matériel originel n'ont pas découvert échappe d'habitude aussi à l'attention des historiens. Dans une discussion portant sur un règlement économique, ils sont rarement enclins à examiner comme il faudrait et avec soin si le résultat voulu a été réellement atteint et, le cas échéant, si ce fut en raison du règlement ou d'autres facteurs. Ils n'ont certainement pas la compétence pour percevoir tous les effets concomitants qui, du point de vue des régulateurs, étaient ou non désirables. Ce n'est que dans le domaine monétaire que l'on trouve une plus grande qualité pour certains travaux. Leurs auteurs possédaient une certaine connaissance en théorie monétaire (loi de Gresham, théorie quantitative) et ont donc mieux compris le travail qu'ils faisaient.
La plus importante qualité d'un chercheur étudiant les « faits » est une parfaite maîtrise de la théorie économique. Il doit interpréter le matériel disponible à la lumière de la théorie. S'il ne réussit pas à le faire, ou s'il reste insatisfait, il doit précisément donner des détails sur le point critique et formuler le problème à résoudre sur le plan théorique. D'autres pourront alors essayer de résoudre la question. L'échec est le sien, pas celui de la théorie. Une théorie explique tout. Les théories n'échouent pas dans des cas individuels : elles échouent en raison de leurs propres défauts. Celui qui cherche à remplacer une théorie par une autre doit soit la faire entrer dans le système existant, soit créer un nouveau système dans lequel elle puisse entrer. Il est totalement contraire à l'esprit scientifique de commencer par des faits « observés » et de proclamer ensuite l'échec de la « théorie » et de tout système. Le génie qui fait avancer la science par de nouvelles connaissances peut récolter des informations de valeur en observant un processus précis, négligé ou jugé insignifiant par ceux qui l'ont précédé. Son esprit est stimulé par tout. L'inventeur remplace l'ancien par le neuf, non par la négation, mais en envisageant l'ensemble et le système.
Nous n'avons pas besoin de traiter ici de la question épistémologique plus complexe des systèmes incompatibles. Ni non plus de discuter d'une multiplicité de systèmes contradictoires. Pour étudier les problèmes de l'interventionnisme il y a d'une part l'économie des modernes et de la théorie classique, et d'autre part ceux qui rejettent toute théorie et tout système, aussi prudent soit leur refus de la possibilité d'une connaissance théorique. La réponse que nous faisons à ces derniers est simple : essayez de créer un système de connaissance scientifique qui vous plaise davantage que le nôtre. Nous pourrons alors discuter à nouveau.
Bien entendu, toutes les objections faites à l'encontre de la théorie économique sont des « théories » économiques. En réalité, ceux qui les énoncent publient désormais eux-mêmes des « théories économiques » et donnent des conférences sur « l'économie théorique ». Mais leurs travaux sont insuffisants parce qu'ils négligent de rassembler les doctrines éparses de leur « théorie » en un système, en une théorie complète de la catallaxie. Une doctrine théorique ne devient une théorie qu'au travers d'un système, qu'au sein d'un système. Il est très facile de discourir sur les salaires, la rente et l'intérêt. Mais nous ne pouvons parler de théorie que si les énoncés particuliers sont reliés entre eux pour fournir une explication complète de tous les phénomènes du marché.
Dans leurs expériences, les sciences de la nature peuvent éliminer toutes les influences perturbatrices et observer les conséquences du changement d'un des facteurs, les autres restants constants. Si on n'arrive pas à le faire rentrer de façon satisfaisante dans le système théorique en vigueur, un résultat expérimental peut inviter à étendre le système, voire à le remplacer par un nouveau. Mais celui qui déduirait du résultat d'une expérience qu'il ne peut y avoir de compréhension théorique serait objet de risée. Les sciences sociales ne disposent pas des expériences. Elles ne peuvent jamais observer les conséquences d'un seul facteur, les autres demeurant constants. Et pourtant, ceux qui rejettent toute théorie et tout système ont le culot de conclure à partir d'un certain « fait » qu'une théorie aurait été réfutée, voire que toutes l'auraient été.
Que dire d'énoncés généraux comme ceux-ci : « La supériorité industrielle de la Grande-Bretagne au cours des dix-huitième et dix-neuvième siècles était le résultat des politiques commerciales des siècles précédents », ou « La hausse des salaires réels au cours des dernières décennies du dix-neuvième siècle et des premières décennies du vingtième siècle doit être mise au crédit des syndicats », ou « La spéculation foncière augmente les loyers. » De telles affirmations sont supposées être tirées directement de l'expérience. Elles ne sont pas le fruit d'une sombre théorie, nous dit-on mais celui de l'arbre verdoyant de la vie. Mais on refuse obstinément d'écouter le théoricien qui propose d'étudier les diverses doctrines de « l'expérience pratique » en les examinant en détail et en cherchant à les réunir en une structure systématique.
Tous les arguments que l'École Empirico-Réaliste peut avancer ne remplacent pas l'absence d'un système théorique complet.
En Allemagne, le pays classique de l'interventionnisme, on ressentait à peine le besoin de répondre sérieusement à une critique économique de l'interventionnisme. Ce dernier arriva au pouvoir sans livrer le moindre combat. Il put ignorer la science de l'économie créée par les Anglais et les Français. Friedrich List la dénonçait comme nuisant aux intérêts du peuple allemand. Parmi les rares économistes allemands, Thünen était à peine connu, Gossen totalement inconnu, tandis que Hermann et Mangoldt n'avaient pas beaucoup d'influence. Menger fut « éliminé » dans la querelle des méthodes [Methodenstreit]. La science officielle allemande ne s'intéressa pas aux réalisations de l'économie avant les années 1870. Toutes les objections étaient balayées, stigmatisées comme défense des intérêts particuliers des entrepreneurs et des capitalistes 9.
Aux États-Unis, qui semblent désormais accepter de prendre la tête de l'interventionnisme, la situation est très différente. Au pays de J.B. Clark, Taussig, Fetter, Davenport, Young et Seligman, il est impossible d'ignorer tout ce qu'a accompli l'économie. Il fallait s'attendre, par conséquent, à ce qu'une tentative fût faite pour prouver la possibilité et la pertinence de l'interventionnisme. John Maurice Clark, ancien professeur à Chicago et désormais professeur à l'Université de Columbia à New York, comme son frère John Bates Clark, s'est précisément chargé de le faire 10.
Nous devons regretter, toutefois, qu'un seul chapitre de quelques pages traite des problèmes fondamentaux de l'interventionnisme. Le professeur Clark distingue deux types de réglementations sociales des actions économiques : les réglementations concernant des sujets accessoires, « ceux pour lesquels l'État s'occupe de problèmes secondaires par rapport au fonctionnement principal », et les réglementations portant sur des sujets essentiels, « ceux pour lesquels le « cœur du contrat » est en jeu, où l'État prétend fixer les termes de l'échange et dicter les rémunérations en argent ou en biens, ou dire que l'échange ne devrait pas se produire du tout. » 11 Cette distinction coïncide en gros avec notre distinction entre intervention sur la production et intervention sur les prix. Il est clair qu'une analyse économique du système de l'interventionnisme ne peut pas procéder autrement.
Dans son analyse du « contrôle des sujets accessoires au contrat, » J.M. Clark n'arrive pas à une conclusion autre que la nôtre au cours de son analyse de l'intervention sur la production. Lui aussi doit conclure que « des telles réglementations imposent des charges à l'industrie. » 12 C'est tout ce qui nous intéresse dans sa discussion. Son examen du pour et du contre sur le plan politique d'une telle intervention ne concerne pas notre problème.
Dans son analyse du contrôle du « cœur du contrat », qui correspond en gros à l'intervention sur les prix, Clark mentionne d'abord le contrôle américain des taux d'intérêt. Il est mis en échec, nous dit-il, par des frais supplémentaires accessoires qui augmentent le taux nominal de l'emprunteur. Un commerce illégal s'est développé pour les petits prêts à la consommation. Dans la mesure où les gens honnêtes ne pratiquent pas ce genre de commerce, ces prêts sont le domaine des escrocs sans scrupules. Comme ce genre de commerce ne fait pas l'objet de publicité, des taux d'intérêt exorbitants sont demandés et accordés, taux qui dépassent de loin ceux qui auraient cours s'ils n'étaient pas fixés. « Des charges équivalant à plusieurs centaines de pour cent par an sont courantes. La loi multiplie par dix le mal de l'extorsion. » 13
Néanmoins, le professeur Clark ne croit pas que le gel des taux soit illogique. En général, le marché des prêts doit être laissé libre, même pour cette catégorie de prêts à la consommation, avec une loi interdisant un taux d'intérêt supérieur au taux du marché. « La loi [...] peut rendre un grand service en empêchant l'extorsion de frais réellement plus élevés que le taux du marché. » Par conséquent, la plus simple méthode, selon Clark, est de « fixer un taux légal pour ce type de prêts qui couvre généreusement tous les coûts et les incitations nécessaires, et qui interdise les frais excédant ce taux. » 14
Certes, quand la réglementation sur le taux d'intérêt approuve les taux du marché ou même les dépasse, elle ne peut pas faire de mal. Elle est inutile et superflue. Mais si elle fixe un taux plus bas que celui qui se serait développé sur un marché libre, alors toutes les conséquences si bien décrites par Clark doivent se produire. Pourquoi, dès lors, fixer le taux ? La réponse de Clark est la suivante : il est nécessaire d'éviter toute discrimination injuste 15.
Le concept « d'injustice » ou de « discriminations indues » trouve sa source dans le domaine du monopole 16. Si le monopoleur, en tant que vendeur, est en position de classer les acheteurs potentiels selon leur pouvoir d'achat et l'intensité de leur désir, et leur offre son bien ou son service à des prix différents, alors il obtient un meilleur résultat qu'avec un prix uniforme. De telles conditions se retrouvent dans la plupart des cas concernant les transports, les centrales électriques et autres entreprises similaires. Le prix du transport par rail représente un cas presque classique d'une telle différentiation par les prix. Mais sans explication supplémentaire, il est impossible d'appeler cette pratique « injuste », accusation interventionniste portée si naïvement et avec tant de ressentiment contre les monopoleurs. Nous n'avons cependant pas à nous occuper des justifications éthiques de l'intervention. D'un point de vue scientifique, nous devons nous contenter d'observer qu'il y a place pour une intervention gouvernementale dans le cas du monopole.
Mais il existe aussi un traitement différencié des diverses catégories d'acheteurs qui va à l'encontre des intérêts des monopoles. Cela peut être le cas quand le monopole est dirigé en tant que partie d'une entreprise plus grande où le monopole sert des objectifs autres que la plus grande rentabilité. Écartons tous les cas où le monopoleur soit est une association obligatoire, soit agit sous son influence, cherchant à atteindre certains objectifs nationaux, militaires ou sociaux. Les prix du transport, par exemple, peuvent être établis afin d'aider le commerce extérieur, ou le prix des services municipaux peut être payé selon le revenu du consommateur. Dans tous ces cas les interventionnistes approuvent la différentiation. Pour nous, seuls sont importants les cas où le monopoleur recourt à une différentiation qui va à l'encontre de ses intérêts monétaires. Il se peut qu'il prenne en considération les intérêts d'autres entreprises qu'il possède et qui sont plus importantes pour lui. Ou il peut vouloir désavantager un acheteur pour des raisons personnelles, ou l'obliger à faire ou à ne pas faire quelque chose. Aux États-Unis, les chemins de fer ont favorisé des affréteurs individuels en accordant des concessions à taux de fret réduits, ce qui a souvent forcé leurs concurrents à fermer boutique ou à leur vendre à faible prix. Le public a en général condamné de telles pratiques parce qu'elles ont favorisé la concentration industrielle et la formation de monopoles. L'opinion publique a considéré la disparition de la concurrence des industriels individuels avec une grande frayeur. Elle n'a pas réussi à comprendre que la concurrence se produit entre producteurs et vendeurs non pas seulement au sein de chaque branche de la production, mais entre tous les biens économiques. Et elle n'a pas compris que le prix de monopole que font payer les rares monopoles authentiques — productions minières et similaires — n'est pas si nuisible à tous, comme sont prêts à le croire les ennemis naïfs des monopoles 17.
Mais il n'est nulle part question de monopole dans l'argument de Clark sur les prêts à la consommation, aux petits agriculteurs, marchands et commerçants. Comment est-il possible de pratiquer une discrimination injuste ? Quand un vendeur ne prête pas au taux du marché, l'emprunteur peut tout simplement aller en voir un autre. On ne peut bien sûr pas nier que tout le monde ait tendance — particulièrement parmi les emprunteurs de la catégorie la plus basse — à surestimer sa propre réputation de solvabilité et à dire que les taux exigés par les créanciers sont trop élevés.
Après avoir discuté de la réglementation de l'intérêt J.M. Clark passe à celle sur le salaire minimum. Des hausses « artificielles » de salaire, pense-t-il, conduisent au chômage. L'augmentation des salaires fait monter les coûts de production et par là le prix du produit. On ne peut plus écouler sur le marché à ce prix plus élevé la quantité que l'on vendait à un prix inférieur. D'un côté cela mécontente des acheteurs qui auraient aimé acheter au prix inférieur désormais indisponible, de l'autre cela crée du chômage chez les travailleurs qui accepteraient de travailler à des taux de salaires inférieurs. Enfin, les entrepreneurs ne seront plus disposés à faire coïncider l'offre et la demande potentielles.
Nous sommes jusqu'ici encore d'accord avec Clark. Mais arrive alors une affirmation totalement hors sujet — à savoir que « les réglementations touchant les conditions accessoires de l'emploi » doivent avoir les mêmes conséquences puisqu'elles aussi font monter les coûts de production 18. Or cela n'est pas exact. Si les salaires sont déterminés librement par le marché du travail, aucune hausse des salaires au-delà du taux du marché ne peut se produire suite à des interventions, comme par exemple une réduction du temps de travail, une assurance obligatoire des travailleurs payée par l'employeur, des réglementations sur les conditions de travail, des congés payés, etc. Tous ces coûts sont répercutés sur les salaires et sont supportés par les travailleurs. On peut laisser échapper ce point parce que ce type d'interventions sociales a été en majorité introduit à une époque où les salaires réels montaient et où le pouvoir d'achat de la monnaie diminuait. Ainsi, les salaires nets payés aux travailleurs continuaient d'augmenter, que l'on parle de salaires nominaux ou de salaires réels, et ce malgré des coûts sociaux toujours croissants pour l'employeur. Les calculs de ce dernier comprennent non seulement les salaires des travailleurs mais aussi tous les frais résultant de leur emploi.
Les autres remarques de Clark n'ont aucun rapport avec notre sujet. Il pense que les hausses de salaire, comme d'autres interventions en faveur des travailleurs, « peuvent en fin de compte se révéler capables de s'autofinancer en augmentant l'efficacité personnelle, en incitant davantage l'employeur à chercher à améliorer les méthodes de production, en accélérant l'élimination des employeurs les moins efficaces et en transférant leurs entreprises dans les mains de ceux qui les gèreront de manière plus efficace. » 19 On peut dire la même chose d'un tremblement de terre ou de toute autre catastrophe naturelle.
Le professeur Clark connaît trop bien la théorie et est trop perspicace pour ne pas remarquer combien son raisonnement ne tient pas. Il conclut par conséquent que la question de savoir si oui ou non une intervention donnée constitue une « violation des lois économiques » est essentiellement « une question de degré ». En dernière analyse, nous dit Clark, nous devons prendre en compte l'intensité avec laquelle l'intervention affecte les coûts de production ou les prix du marché. La loi de l'offre et de la demande n'est « pas quelque chose de précis et d'une rigidité absolue ». Souvent « une légère modification des coûts de production » n'a pas d'effet du tout sur les prix de vente — par exemple quand le prix est habituellement mis sous forme de chiffres ronds, et que le marchand prend à sa charge les petits changements des coûts ou des prix de gros. La conclusion Clark est la suivante : « Une forte augmentation des taux de salaire peut constituer une "violation des lois économiques" au sens où nous utilisons ce terme, alors qu'une légère augmentation ne le serait pas. » 20
Réflexion faite, le professeur Clark cède devant toutes les objections des auteurs disant que l'interventionnisme est inadéquat et illogique. Il est évident et indéniable que les conséquences quantitatives d'une intervention dépendent de l'intensité de celle-ci. Un petit tremblement de terre détruit moins qu'un grand, et un très petit tremblement de terre peut ne pas laisser de traces du tout.
Que Clark s'accroche néanmoins à l'idée que de telles interventions peuvent être faites et préconisées n'a absolument aucune importance. Il doit admettre que tout cela conduit à prendre davantage de mesures afin d'adoucir les conséquences. Ainsi, par exemple, quand on impose un contrôle des prix cela doit mener au rationnement pour éliminer l'écart entre l'offre et la demande. Et il sera nécessaire de stimuler directement la production parce que la force motrice naturelle aura disparu 21. Clark arrête malheureusement son exposé à ce stade. Eût-il continué qu'il serait nécessairement arrivé à la conclusion qu'il n'y a que deux possibilités : soit s'abstenir de toute intervention, soit, si on ne le veut pas, ajouter sans cesse de nouvelles interventions afin d'éliminer « l'écart entre l'offre et la demande que la politique économique a engendré », jusqu'à ce que toute la production et la distribution soient contrôlées par l'appareil social de coercition, c'est-à-dire jusqu'à ce que les moyens de production soient nationalisées.
Dans le cas de la législation sur le salaire minimum, la solution recommandée par le professeur Clark, employer les travailleurs ayant perdu leur emploi pour des travaux publics, laisse beaucoup à désirer 22. Et lorsqu'il souligne que toutes les interventions du gouvernement demandent « énergie, intelligence et loyauté », il ne fait que révéler son embarras 23.
Dans l'avant-dernière phrase de son chapitre traitant des bases fondamentales, Clark conclut que « le gouvernement peut faire beaucoup de bien en veillant simplement à ce que tout le monde bénéficie du taux du marché, quel qu'il soit, et empêche ainsi qu'on exploite l'ignorant en raison de son ignorance. » 24 Ceci est parfaitement en accord avec la position du libéralisme classique : le gouvernement doit se limiter à protéger la propriété privée et à éliminer tous les obstacles à l'accès au marché que peuvent rencontrer les individus ou les groupes. Ce n'est rien d'autre qu'une paraphrase du principe : laissez faire, laissez passer. Il est sans importance que le professeur Clark croie apparemment qu'un programme d'information spécifique soit nécessaire pour atteindre cet objectif. L'ignorance des conditions du marché ne peut à elle seule empêcher les travailleurs et acheteurs potentiels d'exploiter la situation. Si les vendeurs et les entrepreneurs ne sont pas entravés dans leur recherche de clients et de travailleurs, la concurrence qu'ils se font réduit le prix des biens et fait monter les salaires jusqu'à ce que les taux salariaux du marché soient atteints. Quoi qu'il en soit, les principes du libéralisme classique ne sont pas violés si le gouvernement entreprend de publier des données utiles sur la formation des prix du marché.
Le résultat de l'étude de Clark concernant notre problème ne contredit donc pas notre propre analyse, présentée plus haut dans le présent article. Malgré l'empressement de Clark à prouver que les interventions populaires ne sont pas inadaptées et illogiques, il n'a pas réussi à ajouter quoi que ce soit en dehors de l'observation que les conséquences sont négligeables si l'intervention est quantitativement faible, et que d'importantes interventions ont des conséquences indésirables devant être calmées par d'autres interventions.
Ainsi, le travail de Clark, qui est le témoignage le plus complet de l'interventionnisme américain, ne peut pas lui non plus arriver à une autre conclusion concernant les questions fondamentales de l'interventionnisme. Ce dernier est un système contradictoire et inadéquat, y compris du point de vue de ses partisans, un système qui ne peut pas être appliqué de manière logique, et dont l'introduction ne peut que perturber en toutes circonstances le fonctionnement harmonieux de l'ordre social fondé sur la propriété privée.
Nous devons l'étude allemande la plus récente du problème à Richard Strigl, qui est un membre de l'École autrichienne. Bien qu'il ne le fasse pas aussi franchement que J.M. Clark, il éprouve lui aussi des sympathies pour l'interventionnisme. Chaque ligne de son ouvrage, qui cherche à analyser sur le plan théorique les problèmes de l'interventionnisme concernant les salaires 25, reflète clairement sa volonté de saluer autant que possible la politique sociale en général et les politiques syndicales en particulier. Toutes les phrases de Strigl sont soigneusement formulées, à la manière dont les auteurs des siècles précédents s'exprimaient pour échapper à l'inquisition ou à la censure 26. Mais toutes les concessions que son cœur fait à la pensée interventionniste ne concernent que des sujets secondaires et la formulation de la doctrine. Sur le problème lui-même, la pénétrante analyse de Strigl n'aboutit pas à une conclusion différente de celle tirée de l'analyse économique scientifique. L'essentiel de sa doctrine se trouve dans la phrase suivante : « Plus le service que rend un travailleur est important, plus il gagnera d'argent, à condition que son service soit utile à l'économie ; il est sans importance que son salaire soit déterminé par le marché libre ou négocié par un contrat collectif. » 27 A l'évidence, ce résultat le chagrine, mais il ne peut pas et ne veut pas le nier.
Strigl souligne que la hausse artificielle des salaires crée du chômage 28. C'est sans aucun doute le cas quand les salaires ne sont augmentés que dans certaines industries, ou uniquement dans certains pays, ou s'ils sont augmentés de façon inégale entre les différents pays et les différentes industries, ou encore si l'on a recours à des politiques monétaires pour permettre une hausse générale des prix. L'argument de Strigl est indubitablement important pour comprendre les circonstances actuelles. Toutefois, pour bien comprendre le problème, nous devons faire une autre hypothèse fondamentale. Pour que notre analyse soit universellement valable, nous allons supposer que l'augmentation des salaires se produit de manière identique et simultanée dans les différentes industries et dans les divers pays, et que les facteurs monétaires n'interviennent pas. Ce n'est que dans ce cas que nous pouvons totalement comprendre l'interventionnisme.
De toutes les mesures interventionnistes, aucune n'a probablement été plus combattue en Allemagne et en Autriche que le jour de travail limité à huit heures. Nombreux sont ceux qui pensent que le développement économique ne peut se faire qu'en supprimant cette loi : nous avons besoin de davantage de travail et de travail plus intensif. On considère comme acquis que l'allongement du temps de travail et l'amélioration de l'efficacité du travail ne seraient pas accompagnés par des salaires plus élevés, ou au moins que les hausses seraient moindres que celles de l'efficacité, de sorte que la main-d'œuvre serait moins chère. En même temps, on réclame une réduction de tous les types de « coûts sociaux », en éliminant par exemple la « taxe de solidarité » payée par les industriels en Autriche. On suppose tacitement qu'ils conserveraient les gains résultant d'une telle réduction des frais et que les coûts de main-d'œuvre seraient ainsi indirectement réduits. Les efforts pour réduire directement les salaires sont aujourd'hui insignifiants.
Dans les journaux des sciences humaines et dans la littérature économique, le débat sur les problèmes de la journée de huit heures et sur l'intensité du travail montre un progrès lent mais constant vers la compréhension économique. Même des auteurs qui ne cachent pas leur préférence pour l'interventionnisme admettent la pertinence de la plupart des arguments importants contre l'interventionnisme. Nous rencontrons rarement cet aveuglement, concernant la compréhension fondamentale de ce type de sujets, qui caractérisait la littérature d'avant-guerre.
Certes, la suprématie de l'école interventionniste n'a pas été renversée. Du socialisme d'État de Schmoller, de l'étatisme, du communisme et du socialisme égalitariste de Marx, il ne reste dans la vie politique que les noms. L'idéal socialiste lui-même a cessé d'exercer un effet politique direct. Ses disciples, même ceux qui souhaitaient verser le sang pour le mettre en œuvre il y a quelques années, l'ont désormais remis à plus tard ou complètement abandonné. Mais l'interventionnisme tel que Schmoller et Marx le préconisaient — Schmoller de façon hésitante, en tant qu'ennemi de toute « théorie » ; Marx avec mauvaise conscience à cause de sa contradiction insurmontable avec ses propres théories — domine maintenant les courants de l'opinion.
Nous n'avons pas besoin d'examiner ici si les circonstances politiques sont mûres pour que le peuple allemand et les autres nations de pointe se détournent des politiques interventionnistes. Une analyse impartiale de la situation pourrait montrer que l'interventionnisme continue d'avancer. On peut difficilement le nier pour la Grande-Bretagne et les États-Unis. Mais il serait certainement vain aujourd'hui, comme ce l'était dans le passé, de défendre l'interventionnisme comme pratique ayant un sens et un but du point de vue de la théorie économique. En réalité, elle n'a pas de sens et aucun but quel que soit le point de vue. Il n'y a pas de chemin qui relie l'économie à l'interventionnisme. Tous les succès politiques de ce dernier sont des « victoires contre l'économie ».
Notes
1. Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, vol. 36, 1926.
2. Othmar Spann, Der wahre Staat, Leipzig, 1921, p. 249.
3. On peut avoir certains doutes sur la pertinence d'une troisième catégorie : l'interférence par le biais de la taxation, qui consiste à exproprier une partie de la richesse ou du revenu. Nous n'avons pas retenu une telle catégorie parce que les effets d'une telle intervention peuvent en partie être identiques à ceux des restrictions de la production, et consistent en partie à influer sur la distribution du revenu de la production sans modifier la production elle-même.
4. Pour une critique de ces idées, voir mon ouvrage Nation, Staat und Wirtschaft [Nation, État et économie], Vienne, 1919, p. 56 et suivantes, en particulier en ce qui concerne la politique allemande depuis les années 1870.
5. Sur l'efficacité du contrôle des prix pour lutter contre les prix de monopole, voir mon article « Théorie du contrôle des prix » [« Theorie der Preistaxen »] du Handwörterbuch der Staatswissenschaften, 4ème édition, volume VI, p. 1061 et suivantes. Cet essai est reproduit plus loin dans le présent recueil. Pour comprendre le contrôle des prix s'adressant aux prix de monopole, nous ne devons pas nous laisser influencer par la terminologie populaire qui voit des « monopoles » partout, mais plutôt travailler avec le concept purement économique du monopole.
6. Il convient de noter que nous ne cherchons pas ici à savoir si les taux salariaux peuvent ou non être augmentés de façon permanente et universelle par la négociation collective, mais que nous nous préoccupons des conséquences d'une hausse générale des salaires obtenue artificiellement par la contrainte physique. Pour éviter une difficulté théorique relative à la monnaie, à savoir qu'une hausse générale des prix est impossible sans changement du rapport entre la quantité de monnaie et sa demande, nous devons supposer qu'en même temps que la hausse des salaires se produit une réduction correspondante de la demande de monnaie au travers d'une réduction des encaisses monétaires (résultant par exemple de jours de paye supplémentaires).
7. Pour savoir comment la négociation collective peut augmenter temporairement les taux de salaires, voir mon essai « Die allgemeine Teuerung im Lichte der theoretischen Nationalökonomie », volume 37 de Archiv, p. 570 et suivantes. Sur les causes du chômage, voir C.A. Verrijn Stuart, Die heutige Arbeitslosigkeit im Lichte der Weltwirtsschaftslage, Iéna, 1922, p. 1 et suivantes ; L. Robbins, Wages, Londres, 1926, p. 58 et suivantes.
8. Zwiedineck-Südenhorst, « Macht oder ökonomisches Gesetz », Jahrbuch de Schmoller, 49ème année, p. 278 et suivantes.
9. Voir à ce sujet la description de cette méthode par Pohle, Die gegenwärtige Krisis in der deutschen Volkswirtschaftslehre, 2ème édition, Leipzig, 1921, p. 115 et suivantes.
10. J.M. Clark, Social Control of Business (Chicago : University of Chicago Press, 1926).
11. Ibid., p. 450. Pour éviter tout malentendu, je voudrais souligner que cette distinction n'a rien à voir avec la distinction du droit public entre essentialia naturalia [les ressources naturelles et indispensables] et accidentalia negotii [les points contractuels non essentiels].
12. Ibid., p. 451.
13. Ibid., p. 453 et suivantes.
14. Ibid., p. 454.
15. Ibid.
16. Voir l'abondante littérature américaine : Nash, The Economics of Public Utilities, New York, 1925, pp. 97, 371 ; Wherry, Public Utilities and the Law, New York, 1925, pp. 3 et suivantes, 174. Voir aussi Clark, op. cit., p. 398 et suivantes.
17. Voir mon ouvrage Gemeinwirtschaft [Le Socialisme], Iéna, 1992, p. 382 et suivantes.
18. Clark, op. cit., p. 455.
19. Ibid.
20. Ibid.
21. Ibid., p. 456.
22. Ibid.
23. Ibid., p. 457.
24. Ibid., p. 459.
25. Voir Strigl, Angewandte Lohntheorie. Untersuchungen über die wirtschaftlichen Grundlagen der Sozialpolitik, Leipzig et Vienne, 1926.
26. Ibid., en particulier p. 71 et suivante.
27. Ibid., p. 106.
28. Ibid., p. 63 et suivantes, p. 116 et suivantes.