De l'Enseignement obligatoire

 

 

Troisième partie : appendice

Notes et documents à l'appui de l'opinion de M. Frédéric Passy

Note H.

Opinion de M. V. modeste sur l'instruction obligatoire,

Extraite du livre du Paupérisme en France, p. 535 et suiv.

 

J'ai cité à la fin de ma conclusion quelques extraits de ce morceau. Je crois devoir, malgré son étendue, le reproduire ici plus au long. C'est en effet le meilleur et le plus chaleureux résumé qui puisse être fait de l'opinion que j'ai cherché à défendre. M. Modeste passe en revue tous les bienfaits de la liberté, dans l'ordre matériel d'abord, où il constate que "nulle part il ne s'est plus fait pour l'intérêt commun que là où rien n'est constitué pour les affaires communes ;" dans l'ordre intellectuel et moral ensuite, où il nous montre l'instruction propagée de tous côtés par " des cotisations volontaires," le commerce, l'industrie, la lettre de change, les caisses d'épargne," naissant de l'initiative privée, "le christianisme," enfin, " séduisant et soumettant le monde" par "le prosélytisme". Et il s'écrit :

"Ainsi il est donc vrai, c'est à cette force, c'est à l'action individuelle que nous devons tout ce que nous possédons, tout ce que nous sommes ; et le témoignage de tout le passé est, sans contredit, le plaidoyer le plus éloquent qui puisse nous presser de l'introniser, sur la plus large échelle, au milieu de notre régime social. Et, en effet, de toutes les formes elle est la plus féconde ; de toutes les puissances elle est la plus sûre, la plus forte, la plus indéfectible. Et comment ne serait-elle pas la plus forte, alors qu'au lieu de se reposer sur le devoir obscur d'une fonction, - devoir mollement accompli, dénué qu'il est de suffisantes incitations et de suffisantes récompenses, - elle fait appel au choix qui entraîne, à la sympathie qui attache, au souvenir qui persévère, au grand jour qui satisfait, à l'émulation qui passionne ? Comment ne serait-elle pas la plus forte, quand, au lieu de réserver l'action utile à un petit nombre et de l'enserrer encore après dans des modes uniformes, elle ouvre le champ à tous les hommes de bon vouloir, libres d'agir selon la pente de leur caractère et partant de leur pouvoir, suivant les inspirations de leur savoir et de leur cur, et partant dans leur voie d'ardeur et de succès ? Et au surplus, qui jamais réussirait donc à agir autant que tout le monde ? Et n'est-il pas vrai que, rien que dans le spectacle de cette activité universelle, il y a une sorte de bienfaisante contagion ?" "Aussi cette merveilleuse, cette inépuisable puissance nous doit-elle beaucoup donner. Avant tout nous lui demanderons, nous lui demanderons et elle nous donnera l'instruction de nos populations pauvres. Nous la lui demanderons, parce que, malgré l'exemple de la Prusse, de l'Autriche, de la Suisse, de la Norvège et de la plupart des États de l'Allemagne, nous repousserons l'instruction gratuite et obligatoire dans les mains de l'État, sûrs que la tutelle est le pire moyen pour préparer l'indépendance, sûrs aussi que rien au monde de hâtif et de contraint n'est fécond, et que faire vouloir est partout la grande affaire. Nous la lui demanderons parce que, malgré plus d'exemples encore, nous ne tiendrons la gratuité même que comme un expédient, bienfaisant sans doute (?) mais qui n'est le dernier mot ni de l'utile ni du possible. Il y a longtemps qu'on l'a dit, car cette raison s'est donnée déjà sous la Rome ancienne, on n'attache vraiment de prix qu'à ce qu'on paie et la rétribution scolaire est le gage de l'assiduité des enfants. Et, d'un autre côté, que faut-il pour que le salaire, - ce salaire qui partout se proportionne aux exigences, - comprenne la dépense de l'instruction, sinon que l'instruction soit fortement voulue et cherchée ? Nous la lui demanderons, enfin, parce que nous avons la pleine certitude qu'elle saura tout vaincre et tout accomplir, et mieux accomplir que tout le reste. Qui doutera qu'elle ne réussisse, dès qu'elle le voudra de ferme vouloir, à établir ces institutions d'éducation physique, industrielle, intellectuelle, dont nous avons formulé le vu ? Qui doutera que jamais, sous l'empire de ces divers mobiles de la générosité, de la sympathie, de l'amour du bruit et de l'éclat, de l'envie de paraître, - mobiles qu'il ne faut pas priser tous au même degré sans doute, mais dont il ne faut assurément dédaigner aucun, lorsque la Providence n'a pas dédaigné de les établir, - qui doutera que des hommes ne se trouvent partout sous sa main, prêts pour nos lectures, nos cours, pour la tenue des bibliothèques populaires, comme à Nîmes, pour remplir nos musées de leur don, au seul prix d'un nom attaché au présent même ou placé sur les tables locales des bienfaiteurs, pour doter même, comme à Lyon, de legs magnifique notre grande entreprise ? Non, à coup sûr, rien, au milieu de tout cela, n'est difficile pour elle ; et elle sera, là comme partout, sans rivale, sans rivale surtout, et dès aujourd'hui, parce que sans elle c'est la population qui doit aller trouver l'instituteur (au prix de quelles négligences et de quels succès !) et qu'avec elle c'est l'instituteur qui va trouver la population pauvre, ardent, résolu, infatigable, plus fier par les profondeurs où il faut descendre, plus animé par les ennemis qu'il faut vaincre. Ainsi, chose merveilleuse, cette forme de l'action individuelle qui doit être un jour pour nos pauvres la dignité, l'énergie, la fortune, c'est ce qui se charge de donner l'intelligence qui fait qu'on l'ambitionne, la force qui fait qu'on la saisit et la supporte, en même temps que la capacité de l'exercer. Elle est l'instrument le plus puissant ; et l'instrument, par un double bienfait, se charge de former lui-même les mains qui vont le mettre en uvre et qu'il doit affranchir, ennoblir et enrichir.


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