De l'Enseignement obligatoire

 

 

Première partie : origine de la discussion

Observations de M. F. Passy sur le Congrès de Francfort

Deuxième article

Lettre de M. F. Passy en réponse aux réflexions de M. G. de Molinari

(Inséré dans l'Éconosmiste Belge du 20 décembre 1857.)

 

MON CHER COLLÈGUE,

J'ai reçu le dernier numéro de votre Économiste, et j'y ai lu les réflexions dont vous avez fait suivre mes observations sur le voeu du Congrès de Francfort. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que ce n'était pas de vous que j'attendais des objections, si toutefois on peut donner le nom d'objections aux simples réserves par lesquelles vous vous défendez d'engager votre opinion à la suite de la mienne. Mais, plus le dissentiment était imprévu pour moi, plus, quelque limité qu'il soit, j'ai dû en examiner avec soin les termes. Vous me donneriez, sans aucun doute, autant que je pourrais le juger nécessaire, la parole pour vous répondre ; mais je ne veux pas engager une polémique avec vous, ni ajouter à un article déjà bien long des commentaires qui deviendraient aisément plus longs encore. Je me borne donc à vous dire que, tout en me rendant parfaitement compte de l'hésitation que vous éprouvez, je persiste dans mes conclusions, et que je crois avoir d'avance, en discutant les motifs des partisans déclarés de l'instruction obligatoire, discuté les motifs de vos doutes.

Le fond de votre argumentation, en effet, c'est que les parents doivent l'instruction à leurs enfants. Je ne l'ai pas méconnu. Mais j'ai ajouté que cette obligation est de celles qui ne peuvent donner lieu à une action légale, - parce que, d'une part, elle n'est pas de nature à être déterminée d'une manière précise, condition sans laquelle il ne peut y avoir droit, puisqu'il n'y a qu'arbitraire ; et parce que, d'autre part, l'accomplissement n'en peut être poursuivi légalement qu'au détriment de droits plus positifs et plus précis. Cette distinction des obligations morales et des obligations civiles, de la loi intérieure et de la loi extérieure, est trop connue pour que j'insiste. Il suffit de le rappeler. Les hommes se doivent les uns aux autres, et se doivent à eux-mêmes, une infinité de choses ; mais il n'y en a qu'un petit nombre dont la loi ait à assurer l'accomplissement, ou plutôt il n'y en a qu'une, qui est la justice. Nous devons, par exemple, nos conseils à l'ignorance, notre appui à la faiblesse, nos secours au malheur, notre affection à tous : mais la sanction de ces obligations n'est qu'en nous-mêmes, dans notre intérêt ou dans notre conscience ; et il est impossible de leur chercher une sanction au dehors sans tomber dans la puérilité et la tyrannie. Il en est de même de l'instruction. Nous la devons, mais nul n'a le droit de la réclamer légalement de nous, à moins qu'il n'ait le droit de réclamer de même tout ce que comportent de soins, d'exemple et de dévouement les liens de la famille. Pour moi cela est décisif ; et, si l'on ne s'en tient pas à cette distinction, je ne vois plus où l'on s'arrêtera. Mais, à côté de cette raison suprême de décider, j'en vois une autre qui me parait devoir achever la conviction, et dont il est manifeste que vous avez senti la force ; c'est que l'intervention de l'État, se faisant garant de l'exécution des obligations morales, au lieu d'ajouter une sanction à une autre, ne fait que paralyser le zèle individuel et émousser l'aiguillon du devoir. C'est une vérité d'expérience, aussi bien que de raisonnement, en cent manières ; et je ne vois pas que ce n'en soit pas une en matière d'instruction. En toutes choses la prescription légale a pour premier effet d'anéantir le ressort naturel. La conscience ne se croit plus en cause du moment où la force intervient. Si l'on voulait, par une étude qui serait assurément pleine d'intérêt, remonter à l'origine de tous les affaiblissements de la moralité, de toutes les défaillances du devoir, qui sont la véritable cause de toutes les misères sociales, on trouverait, j'en suis convaincu, qu'il n'en est guère qui ne soient nés précisément de cette défiance de l'action individuelle qui vous saisit aujourd'hui au sujet de l'enseignement ; et si, à l'inverse, nous demandions, à la plupart de ceux que nous accusons avec le plus de raison de répudier la liberté et le droit, pourquoi ils en font si bon marché, ils nous répondraient unanimement, soyez-en sûr, qu'ils ne les voilent un moment que pour nous les montrer plus resplendissants plus tard, et qu'il faut bien, quand l'arc a été courbé dans uns sens, le courber en sens inverse POUR LE REDRESSER. Pour moi, je crois que le ressort de la nature humaine n'est jamais brisé, et qu'il suffit toujours de le rendre à lui-même, sans l'aider à y revenir. Il me semble qu'avec ces corrections, nécessairement empiriques, on ne fait que risquer de nouvelle déviations ; et c'est pour cela que je repousse indistinctement tout ce qui a le caractère d'expédients, pour m'en tenir invariablement aux principes. Je sais que les principes ne sont pas réalisables partout et à toute heure ; mais ils n'en sont pas moins vrais partout et à toute heure. J'admets donc qu'on ne change que graduellement de mauvaises habitudes consacrées par une longue tolérance ; mais je n'admets pas que, pour mieux en effacer le pli, on leur substitue d'autres mauvaises habitudes. Je consens qu'on ne supprime que peu à peu les restrictions apportées à la liberté individuelle et les outrages faits au droit ; mais je ne consens pas que, sous prétexte d'aller plus vite, on fasse subir au droit et à la liberté des atteintes contraires. C'est, à mon avis, ce qui arriverait si, aux gênes sans nombre dont les gouvernements ont, pour la plupart, entravé le développement de l'instruction, succédait tout à coup chez eux, par une émulation inverse, le désir travailler directement au développement de l'instruction.

 

Recevez, etc.


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