Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique

Études sur la méthode, l'objet et la substance de l'économie politique et de la sociologie

par Ludwig von Mises

Texte établi à partir d'une traduction anonyme inédite
(1933 pour la première édition allemande de l'ouvrage)

Nota : dans la préface de l'édition anglaise, Mises signale qu'il a d'abord employé (en 1929) le terme de sociologie, pour lui substituer par la suite celui de praxéologie.

 

Chapitre IV — Vers la théorie subjectiviste de la valeur

 

1. Délimitation de l' « économique »

Les réflexions d'où naquit la théorie économique tirèrent leur origine des recherches entreprises sur l'appréciation en espèces des richesses et des services. Le premier pas sur la voie de la théorie fut la découverte que l'argent ne joue en fait que le rôle d'un intermédiaire, que ce sont en dernière analyse des produits et des services qui sont échangés grâce à lui contre des produits et des services, et que la théorie de l'échange indirect (appelée aussi théorie de la monnaie et du crédit [Umlaufsmittel en allemand, littéralement « des instruments de circulation »] : en un mot la théorie de l'échange effectué au moyen de l'argent) doit être précédée par la théorie de l'échange direct, travaillant sur la fiction d'un échange s'opérant sans moyen d'échange intermédiaire.

De nouveaux progrès devinrent possibles lorsqu'on eut compris que toute forme d'échange s'effectuant entre des individus économiques ne se distingue pas essentiellement de ce qui a lieu lorsque l'individu procède, à l'intérieur de son propre cercle d'activité économique, à des opérations qui s'y limitent sans se traduire d'une façon ou d'une autre dans le domaine social. Ainsi tout acte de disposition des richesses — même au cours du processus de la production — est un échange, si bien que l'on peut dégager de l'activité du « système économique » isolé la loi financière de toute activité économique. Car ce n'est qu'en se basant sur ce fait une fois reconnu que l'on a pu donner au problème de la distinction d'une activité « économique » et d'une activité « non économique » une solution satisfaisante.

On s'était déjà auparavant attaqué à ce problème de deux façons différentes, dont ni l'une ni l'autre, il est vrai, n'étaient arrivées à en faciliter la solution. L'économie politique classique n'était pas venue à bout des difficultés que pose le paradoxe apparent de la valeur : il lui fallut édifier sa théorie de la valeur et des prix sur la valeur d'échange et partir, dans ses essais d'explication, du comportement du marchand, car elle ne réussit pas à édifier son système sur la base du jugement de valeur que fait le consommateur marginal. Or le comportement du marchand se caractérise par le fait qu'il vise à réaliser un bénéfice maximum : en voyant dans ce comportement l'essence même de l'activité économique, l'école classique ne pouvait que distinguer de ce point de vue l'attitude « économique » et l'attitude « non économique. » Mais cette distinction elle-même, parce qu'en contradiction avec l'idée fondamentale du système, devait apparaître comme inutilisable, comme absurde même, dès l'instant où l'on était arrivé à la théorie subjectiviste de la valeur. On a mis, il est vrai, quelque temps à s'en rendre compte.

Si cette distinction de « l'économique » et du « non économique, » du point de vue des motifs et des buts immédiats de l'action, se révéla indéfendable, il en alla de même de la tentative de fonder cette distinction sur les objets auxquels s'applique l'activité économique. Des objets matériels s'échangent tout autant contre des biens « immatériels » (l'honneur, la gloire, l'approbation) que contre d'autres objets matériels. A vouloir éliminer de telles actions du domaine de l' « économique, » on tombe sur deux difficultés nouvelles. Car une bonne part de tous les échanges, même portant sur des biens matériels, sert à assurer à l'un des contractants ou aux deux la possibilité d'atteindre telle satisfaction « immatérielle. » Toute tentative d'introduire en ce domaine une distinction rigoureuse était d'autre part condamnée à se perdre en des discussions scolastiques infécondes et pleines de contradictions insurmontables, rappelant celles consacrées par les héritiers du classicisme à la distinction analogue des notions de « bien » et de « productivité. » Mais sans même s'attarder à cette remarque, on est de toute façon obligé de reconnaître que l'action humaine présente un caractère d'unité indissoluble et que l'action échangeant des biens matériels contre des biens immatériels ne se distingue en rien de celle consistant exclusivement en un échange de biens matériels.

De la théorie subjectiviste de la valeur résultent deux affirmations rendant impossible, entre l' « économique » et le « non économique, » la distinction rigoureuse que cherchait à établir l'ancienne économie politique. D'abord le fait que le principe économique est le principe fondamental de tout comportement rationnel et non pas un cas particulier d'une certaine variété de ce comportement d'où il suit que tout comportement rationnel est ainsi « économique. » Puis le fait que tout comportement conscient, toute attitude comportant un sens, est rationnel. Seuls les buts derniers (les valeurs, les fins) que l'action tend à réaliser se situent, et ceci toujours et sans exception, au-delà de la rationalité.

Aux yeux de la théorie subjectiviste, il n'est plus possible de confondre les notions de rationnel et d'irrationnel avec celle d'objectivement approprié et d'objectivement impropre, d'opposer la « bonne attitude, » rationnelle, à la « mauvaise » attitude, » détournée de la « bonne voie » soit par erreur, soit par ignorance, soit par manque d'attention. On ne saurait de même qualifier aujourd'hui d' « irrationnelle » une attitude se définissant par une affirmation de valeurs, comme l'honneur, le sentiment religieux, tel ou tel but politique. La tentative de Max Weber de fonder sur des distinctions de ce genre celle d'un comportement final rationnel opposé aux autres variétés de comportement était la dernière dans ce sens, condamnée à échouer 1.

Mais, du moment que tout comportement conscient est une « économie rationnelle, » on doit pouvoir faire apparaître à l'intérieur de chaque comportement, même s'il est qualifié par l'usage de « non économique, » les catégories fondamentales économiques. Aussi bien n'est-il pas difficile de découvrir dans tout comportement humain conscient, quel qu'il soit, les catégories fondamentales de la catallactique : valeur, bien, échange, prix, coût. Cela ne vaut pas seulement pour la morale. La langue de tous les jours en donne assez de preuves. Que l'on songe, par exemple, combien d'expressions et tournures se rapportant à ces catégories se rencontrent sur de tout autres terrains que celui de l'économie au sens habituel du mot.

2. L'acte de préférence comme élément fondamental du comportement humain

Tout comportement humain conscient consiste à préférer un objet A à un objet B, à choisir entre deux possibilités qui s'offrent. Nous n'apercevons que l'acte même de ce choix, ces décisions intimes qui, par leurs conséquences, se manifestent dans le monde extérieur. Nous en comprenons le sens en construisant l'idée de l' « importance. » Si quelqu'un préfère A à B, nous disons qu'au moment de son choix A lui est apparu comme plus important, plus précieux, plus désirable, que B.

Nous disons aussi communément que le besoin de A est plus fort que le besoin de B. C'est là une expression qui peut sans doute se justifier parfois. Mais elle consiste avant tout à hypostasier ce qu'il s'agit d'expliquer : elle a causé, de ce fait même, les plus graves malentendus. On oublie que le comportement seul nous renseigne sur le besoin et que, par là, l'idée d'un comportement ne correspondant pas aux besoins est absurde : chercher à distinguer entre le besoin et le comportement, décider de celui-ci par celui-là, c'est abandonner le terrain de la pure théorie qui ne se pose pas le problème des valeurs. Il importe de se souvenir que nous avons à faire ici à la théorie du comportement humain et non pas à la psychologie, encore moins à une doctrine normative ayant à trancher entre le bien et le mal, ce qui « vaut » et ce qui ne « vaut pas. » Ce qui nous est donné, ce sont les actes, le comportement. Nous n'examinerons pas comment, et dans quelle mesure, notre science a à s'occuper de ce qui se situe à l'arrière-plan de ces actes. Car il est en tout cas évident que nous n'avons à nous occuper que du comportement donné, et qu'un comportement qui « devrait être » mais qui « n'est pas » n'existe pas à ses yeux.

On s'en rendra le mieux compte en considérant l'objet de la science du comportement humain : la catallactique a à expliquer l'établissement des prix à partir de l'attitude des parties intéressées à l'échange. Elle doit expliquer les prix du marché tels qu'ils sont, non tels qu'ils devraient être. Si l'on souhaite rendre justice à cet objectif, on n'a en aucune façon le droit de distinguer entre des fondements « économiques » et « non économiques » de la détermination des prix ou de se limiter à construire une théorie qui ne s'appliquerait qu'à un monde n'existant pas. Dans le fameux exemple de Böhm-Bawerk des cinq sacs de grains du planteur, il n'y est pas question d'une échelle objectivement correcte mais d'une échelle de désirs subjectifs.

La limite qui sépare « l'économique » du « non économique » ne doit pas être cherchée au sein de l'action rationnelle. Elle représente la ligne qui sépare l'action de l'absence d'action. L'action a uniquement lieu quand il faut prendre des décisions, quand il est nécessaire de choisir entre différents buts possibles, parce que ces buts ne peuvent pas être atteints tous ensemble au même instant. L'homme agit parce qu'il est soumis au flux temporel. Il n'est pas indifférent au passage du temps. Il agit parce qu'il n'est pas pleinement satisfait et parce qu'en agissant il est capable d'augmenter son degré de satisfaction. Quand ces conditions sont absentes — comme pour le cas de biens « libres, » par exemple, l'action n'a pas lieu.

3. Eudémonisme et théorie de la valeur

Les plus graves malentendus que connaisse l'histoire de la philosophie sont ceux liés aux expressions de plaisir et de déplaisir. Ils se sont reproduits dans la littérature sociologique et économique et leurs conséquences n'y ont pas été moins funestes.

La morale n'était, avant qu'on y ait introduit ces deux notions, que la science de ce qui doit être et elle se demandait quels étaient les buts que l'homme doit se proposer. Mais, du jour où l'on eut reconnu que l'homme vise par son action à se satisfaire, on ouvrit la seule voie possible pour une science du comportement humain. Cette ataraxia qui est pour Épicure la fin suprême c'est, si l'on veut, cet état de satisfaction entière, cette absence de désirs auxquels, sans jamais y atteindre, vise l'action humaine et qu'une pensée naïvement matérialiste se représente sous la forme du paradis ou d'un quelconque pays de Cocagne. (Si cette interprétation d'Épicure est exacte, c'est ce qu'on ne saurait dire au juste, vu le petit nombre de textes qui sont parvenus jusqu'à nous.)

En tout cas, il y eut faute d'Épicure et de son école si l'on prit les notions de plaisir et de déplaisir dans leur sens le plus étroitement matérialiste, à chaque fois que l'on se propose de mésentendre les idées d'hédonisme et d'eudémonisme. Et l'on ne se contenta pas de vouloir les mésentendre : on voulut les défigurer, en donner une caricature, les railler, les ridiculiser. Ce n'est qu'au XVIIe siècle que les doctrines d'Épicure furent à nouveau mieux comprises. Sur les bases qu'il avait lui-même tracées, se développa l'utilitarisme moderne qui dut bientôt se défendre contre les mêmes défigurations et les mêmes adversaires que son précurseur antique. L'hédonisme, l'eudémonisme, l'utilitarisme furent mis au ban et à l'index et l'on dut se défendre soigneusement de tout soupçon de sympathie pour ces doctrines hérétiques, à moins de vouloir se mettre tout le monde à dos. C'est là une circonstance que l'on ne doit pas perdre de vue si l'on veut comprendre pour quelles raisons de nombreux économistes firent de leur mieux pour nier toute relation entre leurs propres doctrines et celles de l'utilitarisme.

Böhm-Bawerk lui-même se crut obligé de se défendre contre le reproche d'eudémonisme. L'argument principal de son plaidoyer, c'est que, dès le premier exposé qu'il fit de sa théorie de la valeur, il a revendiqué expressément qu'il employait le mot de « bien-être » (Wohlfahrtszwecke) dans son sens le plus large « englobant également, non seulement les intérêts égoïstes du sujet, mais tout ce qui lui paraît digne de constituer un but de son action. » 2 Böhm-Bawerk ne se rend pas compte qu'il se range ce faisant à cette conception du caractère purement formel — indifférent au contenu — des notions eudémonistes de « plaisir » et de « déplaisir, » conception qui fut celle de tout utilitarisme un tant soi peu évolué. Il suffit de comparer son opinion avec celle de Jacobi :

Nous ne désirons pas ou ne voulons pas un objet parce qu'il porte en lui-même le caractère originel du « bon » et de l' « agréable » ; c'est au contraire parce que nous le désirons ou le voulons que nous le qualifions d' « agréable » ou de « bon » ; et ce faisant nous obéissons à notre nature sensible ou supra-sensible. La connaissance de ce qui est désirable ou de ce qui est bien ne saurait ainsi partir que de notre faculté de « vouloir, » de notre désir ou de notre vouloir originel. » 3

Il nous faut aussi bien reconnaître que toute morale, lors même qu'elle se donne pour rigoureusement hostile à tout eudémonisme, se trouve finalement contrainte d'introduire dans son système, d'une façon ou d'une autre, la notion de bonheur. Böhm-Bawerk en a fait lui-même la preuve pour l'économie politique « éthique » 4. Personne ne devrait aujourd'hui se méprendre sur le fait que les notions de « plaisir » et de « déplaisir » ne signifient pour la théorie de l'action humaine aucune affirmation quant au contenu que l'action vise à réaliser. Ceci ruine toutes les objections de l'économie politique « éthique » et de toutes les tendances qui lui sont apparentées.

Il se peut parfaitement qu'il existe des hommes désirant tout autre chose que ceux que nous connaissons. Mais dans la mesure où ils sont des êtres humains, où ils ne se contentent pas, comme l'animal, de s'assurer leur pâture ou de végéter comme la plante, dans la mesure où leur action se dirige vers des buts, ils seront nécessairement toujours soumis à la logique de l'action, qui fait l'objet de notre science. En ce sens, cette science s'applique à tous les hommes sans distinction, elle ne connaît pas de restrictions nationales, historiques — selon l'époque — ou sociales — selon la classe. En ce sens, elle est logiquement antérieure à toute recherche de caractère historique ou descriptif.

4. Économie politique et psychologie

L'économie politique moderne subjectiviste reçoit fréquemment le nom d'école « psychologique, » cette désignation de « psychologique » servant parfois également à distinguer du point de vue de la méthode l'école de Vienne de l'école de Lausanne. On ne saurait donc s'étonner du fait qu'on ait pu se représenter l'économie politique comme une branche de la psychologie, ou comme de la psychologie appliquée. Des malentendus de ce genre et l'usage polémique qu'on a pu en faire à propos de l'école autrichienne n'ont plus aujourd'hui d'autre intérêt qu'historique.

Cependant le rapport de l'économie politique à la psychologie et la place qu'il convient de faire à la loi de la satisfaction des besoins de Gossen ne sont pas encore clairement définis aujourd'hui. Peut-être serait-t-il utile de se rappeler, à ce sujet, par quelles étapes dut passer la réflexion économique pour aboutir à la position moderne du problème de l'établissement des prix. Ce serait la meilleure façon de déterminer la place qui revient dans le système à la première loi de Gossen, et qui ne se confond pas avec celle qu'elle a tenue dans l'heuristique.

Les premières tentatives que l'on fit d'étudier les lois de la formation des prix durent leur échec au caractère universaliste de la position des problèmes, résultant de la toute-puissance de l'attitude réaliste dans le problème des idées générales. Sans doute ne doit-on pas sous-estimer l'importance de la pensée nominaliste dès l'antiquité, puis au cours du moyen-âge et au commencement des temps modernes. Mais il est cependant certain que la presque totalité des tentatives faites de s'approcher des problèmes relevant du social le furent sur le terrain de l'universalisme, où elles étaient immanquablement condamnées à l'insuccès. Cherchait-on à expliquer les prix, on considérait, d'un côté, l'humanité, l'État, la classe, de l'autre les différentes sortes de biens, et d'autre part enfin l'argent. Il y eut aussi des tentatives d'explication nominaliste, et nous leur sommes redevables des premiers résultats obtenus dans le sens d'une théorie subjectiviste de la valeur. Mais elles succombèrent toujours à la force du courant réaliste.

Ce n'est qu'au XVIIe et au XVIIIe siècle, avec la décomposition de la pensée universaliste résultant de la méthode individualiste (subjectiviste), que s'ouvrit la possibilité d'une catallactique scientifique. On s'aperçut alors que ce ne sont pas les entités de l' « humanité, » de l' « État, » de la « classe » qui se manifestent sur le marché, mais bien tels individus isolés ou tels groupes d'individus, que ce sont, en la matière, leurs propres affirmations de valeur, leur propre action qui décident, et non pas des notions collectives abstraites. Il semble qu'il aurait dû être facile d'achever sur le plan de la science sociale la révolution copernicienne, en reconnaissant que les échanges portent toujours sur des biens concrets et non pas sur tel ou tel genre de biens : on aurait, du même coup, reconnu la relation entre l'utilité d'usage et l'établissement de la valeur, et surmonté le problème du paradoxe de la valeur. Mais ce pas ne put être accompli qu'à plus d'un siècle d'intervalle, temps relativement cours à considérer les choses sous l'aspect de l'histoire universelle et si l'on tient un juste compte de la difficulté du problème. Mais du point de vue de l'histoire des doctrines économiques cette période revêt une particulière importance, car c'est alors qu'apparut l'admirable construction qu'est le système de Ricardo : malgré l'erreur de base sur laquelle il s'édifia, ce système se révéla d'une telle fécondité qu'il mérite à bon droit d'être qualifié de « classique. »

Le moment décisif qui marque le passage des classiques aux modernes est celui où l'on comprit que ce ne sont jamais in abstracto des « genres » de biens mais toujours, et toujours individuellement, des biens concrets de tel ou tel genre qui font l'objet des échanges. Si je veux acheter ou vendre une miche de pain, je ne m'attarde pas à considérer quelle est la valeur « du pain » pour l'humanité ou celle de tout le pain qui se trouve aujourd'hui sur le marché, ou celle de dix mille miches de pain : je considère uniquement la miche de pain en question. C'est là une vérité qui ne se déduit pas de la première des lois de Gossen : elle se dégage pour nous de la réflexion sur l'essence de notre action ; ou, en d'autres termes, l'expérience que nous avons de notre action nous interdit de nous arrêter à des conclusions différentes.

A cette première vérité s'ajoute, provenant de la réflexion sur notre action, cette seconde que ces biens, de caractère toujours individuel, ne se laissent pas subsumer de façon générique, selon le « genre » des biens ou le « genre » des besoins, dans l'échelle d'importance que nous établissons à leur propos, mais uniquement d'après le besoin tel que déterminé par ses motifs concrets ; c'est-à-dire qu'avant même d'avoir pleinement satisfait une certaine catégorie de besoins, nous nous mettons en mesure de satisfaire des besoins de catégorie différente, ce qui nous serait impossible si nous n'avions pas à l'avance satisfait un ou plusieurs besoins de la première catégorie. D'où la loi de la satisfaction des besoins.

La loi de Gossen n'a ainsi à nos yeux rien à voir avec la psychologie. C'est l'économie politique qui l'a déduite de considérations qui ne sont pas de nature psychologique. La loi psychologique de la satiété est indépendante de la nôtre. On conçoit qu'elle s'accorde avec celle-ci puisqu'elles s'appliquent toutes deux à la même réalité. Mais ce qui les distingue, c'est la différence des méthodes par lesquelles on y arrive. La psychologie et l'économie politique se distinguent précisément par la méthode qu'elles appliquent à l'étude de l'homme.

Ceci n'est nullement contredit par le fait qu'un sociologue des plus illustres, qui était en même temps un des représentants qualifiés de l'économie politique de son époque, Bentham, est arrivé à cette loi de façon purement psychologique sans se rendre compte du parti qu'en pouvait tirer l'économie politique. Pas davantage par le fait que cette loi, telle que la formule Gossen, a le caractère d'une loi psychologique sur laquelle s'édifierait après coup la théorie économique. Simplement, le puissant esprit de Bentham ne s'est pas consacré à une seule science. Nous ne savons pas, quant à Gossen, de quelle façon il arriva à cette vérité ; la chose est indifférente, d'ailleurs, pour la solution de notre problème. Seule l'histoire d'une science, et non la théorie en tant que telle, se soucie des chemins par lesquels on est arrivé à telle ou telle vérité. Il est évident que la position que Gossen a donnée à cette loi dans son système ne saurait avoir pour nous un caractère canonique. Et chacun sait que ce n'est pas grâce à la loi de Gossen que Menger, Jevons et Walras sont parvenus à triompher de paradoxe de la valeur.

5. Économie politique et technologie

L'économie politique, en tant que théorie systématique, est aussi indépendante à l'égard des autres sciences qu'à l'égard de la psychologie. Ceci est également vrai des rapports de l'économie à la technologie, comme nous allons le faire voir à propos de la loi des rendements.

Historiquement aussi, cette loi ne tire pas son origine de la technologie mais de considérations économiques. Elle traduit, en termes de pensée économique, le fait que le propriétaire foncier qui veut augmenter sa production veut du même coup augmenter l'étendue des surfaces qu'il cultive, et qu'ainsi il est amené à utiliser également des terrains de moins bonne qualité. Si la loi des rendements n'existait pas, on ne saurait expliquer l'existence d'un phénomène comme la « faim de terre » : la terre devrait alors être un bien libre. Ce sont là des vérités qui ne pouvaient être ni fondées « empiriquement, » ni réfutées par toute la science agronomique. L'expérience sur laquelle celle-ci se fonde est le fait que le sol est considéré comme un bien économique 5. Ici encore, il est évident que les résultats de la science empirique et de l'économie politique doivent nécessairement se rejoindre.

Il fallut bien passer de la loi des rendements décroissants appliquée à l'agriculture à son application générale à la production. Un bien de rang supérieur est-il traité comme un bien économique, la loi des rendements — rendements croissants jusqu'à un certain point, puis décroissants au-delà — doit nécessairement s'y appliquer. On aperçoit aisément qu'un bien de production auquel ne s'appliquerait pas la loi des rendements ne saurait jamais être considéré comme un bien économique : que nous disposions de ce bien en plus ou moins grande quantité serait alors pour nous sans importance.

La loi de la population est un cas particulier de la loi des rendements. Si l'augmentation du nombre des travailleurs entraînait toujours une augmentation proportionnelle de la production, l'augmentation des moyens de subsistance suivrait elle aussi le même rythme que l'augmentation de la population.

Prétendre, comme Henry George ou Franz Oppenheimer par exemple, que la loi de la population est sans importance pratique, c'est admettre que tout accroissement de la population supérieur à l'optimum s'accompagne nécessairement de transformations de la technologie ou de l'organisation sociale du travail — transformations telles qu'à tout le moins la production par tête ne se trouve pas diminuée de ce fait, mais au contraire peut-être augmentée. Mais c'est là une affirmation dont on ne saurait donner de preuves.

6. Calcul monétaire et économie au sens restreint du mot

Toute action vise au succès et ne reçoit son sens que de son accomplissement en vue du succès. La préférence de telle valeur, l'ajournement de telle autre, qui s'y affirment, se mesurent à la signification que présente, pour le bien-être de celui qui agit, le succès qu'il en espère. Tout ce qui sert de façon immédiate ce bien-être se laisse ranger sans difficulté selon son importance plus ou moins grande : d'où, pour l'instant considéré, la classification hiérarchique des buts auxquels vise l'action. La possibilité d'introduire dans cette classification hiérarchique les conditions plus ou moins immédiates (les moyens) de ce bien-être, dépend de l'intelligence individuelle. Il est en tout cas certain que même pour l'esprit le plus doué, la difficulté qu'il y a à calculer en fonction les uns des autres les moyens et le succès final devient quasi-insurmontable dès l'instant où il ne s'agit plus uniquement des chemins de production les plus simples, n'exigeant que peu de temps et peu d'étapes intermédiaires. La production capitaliste (au sens de Böhm-Bawerk, non pas au sens des marxistes) exige avant tout la pleine maîtrise du calcul économique permis par l'usage de la monnaie, lequel permet de comparer entre elles des utilisations de biens matériels et de prestations de travail de variétés différentes. Toute activité économique a besoin de pouvoir reconnaître par quelle vois elle arrivera à son but avec un minimum de dépenses. Telle est la fonction du calcul monétaire.

La monnaie, l'instrument universellement répandu de tout échange, constitue par là la condition immatérielle et indispensablement requise de toute activité économique visant à un processus de production un tant soit peu complexe. Sans calcul monétaire, sans livres de comptes, sans calcul de pertes et profits en argent, la technique de production aurait été condamnée à se limiter aux méthodes les plus primitives et par là les moins productives. En supposant qu'aujourd'hui, du fait par exemple d'une socialisation totale, le calcul monétaire disparaisse de la production, l'organisme de production capitaliste se transformerait rapidement en un chaos absolu dont on ne pourrait sortir qu'en revenant aux formes économiques des civilisations les plus primitives. La valeur en espèces des instruments de production n'étant possible que dans une organisation sociale où existe la propriété privée des moyens de production, le socialisme apparaît donc comme irréalisable en pratique.

Le résultat le plus important de l'économie pour la politique et la science historique est sans doute d'avoir ainsi donné la preuve du caractère utopique du socialisme. On ne saurait en surestimer la signification pratique. Car c'est par là seulement, sur le plan de la politique, qu'il nous devient possible de porter un jugement définitif sur toutes les variétés du socialisme, du communisme et de l'économie dirigée. C'est par là seulement que les historiens à venir seront en état de comprendre comment le triomphe des mouvements socialistes n'a pas eu pour conséquence la création d'une société socialiste. Nous n'avons pas ici à insister sur ce point. Il nous faut considérer sous un autre aspect le problème du calcul monétaire : sous l'aspect de son importance pour la distinction de l' « économie au sens restreint » des autres manifestations de l'action.

En raison de la nature spéciale de la technique intellectuelle qu'il représente, le domaine du calcul monétaire nous apparaît comme un district particulier du domaine plus général de l'action dans son ensemble. Dans la langue de tous les jours, le domaine de l'économie coïncide avec celui où l'on calcule en argent ; au-delà de cette limite commence ce qu'on appelle l'extra-économique. Nous ne pouvons nous plier sur ce point à l'usage, lorsqu'il conçoit comme opposées une action « économique » et une action « non-économique. » Nous avons vu qu'une telle distinction ne peut qu'induire en erreur. Mais le fait précisément que nous avons découvert dans la pratique du calcul monétaire en matière économique l'auxiliaire le plus important et indispensable au premier chef de toute production complexe, nous impose la conclusion qu'il peut être utile, du point de vue de la terminologie, de distinguer ces deux domaines. Sans doute nous faut-il repousser, comme nous l'avons vu ci-dessus, les expressions d' « économique » et de « non économique » ou d' « extra-économique, » mais nous pouvons accepter les expressions d' « économique au sens restreint » et d' « économique au sens large du terme, » du moment que l'on renonce à y voir l'expression d'une différence entre le domaine de l'action « rationnelle » et celui de l'action « économique. » (Remarquons en passant que le calcul monétaire est aussi peu une « fonction » de l'argent que n'est fonction des astres la détermination, par l'astronomie, de la situation d'un corps céleste).

Le calcul économique est soit une évaluation préalable de possibilités futures (calcul préalable), et constitue alors la base des décisions selon lesquelles l'action se dirige, soit détermination après coup du résultat obtenu (calcul de pertes et profits). On ne saurait à aucun égard le qualifier de « parfait » : la théorie de l'échange indirect (théorie de la monnaie et du crédit) consiste pour une bonne part à faire voir le caractère imparfait ou plus exactement les limites de cette méthode d'évaluation. Mais il est la seule méthode dont on dispose, à l'intérieur d'une société organisée selon le principe de la division du travail, pour établir une comparaison entre la dépense effectuée et le rendement obtenu. Toutes les tentatives des apologistes du socialisme en vue d'établir à force de subtilités un « calcul économique socialiste » étaient ainsi condamnées à l'avance.

7. Les conditions de l'échange et les limites du calcul monétaire

Les prix en argent des biens et des services, tels que nous pouvons les observer, expriment les conditions dans lesquelles, à un instant donné d'un passé plus ou moins récent, ces services et ces biens ont été échangé contre de l'argent. Ils appartiennent toujours au passé, à l'histoire, car ils ont correspondu à une situation du marché qui n'est plus celle d'aujourd'hui.

Le calcul monétaire peut, dans une certaine limite, tabler sur les prix du marché : ceux-ci, en effet, ne se transforment pas si rapidement que les calculs auxquels, grâce à eux, se livre un agent économique puissent être radicalement faussés. Il est possible, d'ailleurs, d'évaluer à l'avance certains écarts et certaines variations de façon assez approchée pour que l'action, la « pratique, » puisse, malgré tous les défauts du calcul monétaire, s'en tirer de façon suffisamment honorable.

Mais cette pratique, et on ne saurait jamais assez le souligner, est toujours celle d'un agent économique vivant dans le cadre d'une organisation sociale fondée sur la propriété privée des moyens de production, individu qui entend se rendre compte du succès de son action individuelle dans le domaine de l' « économie » au sens restreint du terme. Elle consiste de sa part en une évaluation, par un calcul de rentabilité, des avantages qu'il tirera de son action. Elle ne peut jamais être davantage.

C'est pourquoi il serait absurde de vouloir utiliser les éléments de cette évaluation économique des profits espérés à propos d'autres problèmes que ceux qui se posent à cet agent économique. On ne doit pas les étendre aux res extra commercium, on ne doit pas entreprendre d'apprécier à leur aide autre chose et plus que l' « économique » au sens restreint. Mais c'est là précisément ce que recherchent tous ceux qui veulent traduire en argent la valeur de la vie humaine, des institutions sociales, de la richesse nationale, des valeurs de la civilisation, etc. ou qui tentent d'évaluer par des considérations subtiles ce que deviendraient, exprimées « dans notre monnaie » les conditions des échanges d'un passé plus ou moins lointain.

Il n'est pas moins absurde de faire appel au calcul monétaire pour opposer la productivité aux avantages à attendre de l'action. Comparer la productivité et la « rentabilité, » c'est comparer ce qui est un succès aux yeux de l'entrepreneur isolé en système capitaliste à ce qui apparaîtrait comme un succès aux yeux du directeur général d'une communauté socialiste imaginaire. (Remarquons, en passant, que l'on oublie, ce faisant, que celui-ci ne serait nullement en état de se livrer à de telles évaluations.)

La confusion atteint son comble lorsqu'on prétend faire usage du calcul monétaire à propos de ce que l'on appelle le problème de « l'optimum social du profit ». On cesse alors, consciemment, de se placer sur le plan individuel du calcul des avantages à attendre de telle ou telle entreprise, pour arriver, par delà ce point de vue de l' « atomisme individualiste » à des résultats « sociaux. » Une fois encore on ne voit pas ou on se refuse à voir que le système de calcul est indissolublement lié à l'évaluation par l'individu des avantages à espérer.

C'est que, précisément, le calcul monétaire n'est nullement un calcul de la valeur et encore moins une mesure de la valeur. Il se fonde sur la comparaison de l'importance plus ou moins grande de tel ou tel objet ; il consiste à établir une hiérarchie, une échelle (Cuhel) et non pas à mesurer. C'était une erreur que d'y rechercher un étalon de valeur pour les biens : il ne consiste pas, en dernière analyse, à mesurer les valeurs, mais à les ranger en un système hiérarchique.

8. Variations des données

La science générale de l'action humaine est nécessairement formelle. Sont par contre matérielles les données humaines qui sont, dans chaque cas concret, à l'origine de l'action : les buts que poursuit l'individu, les moyens et les voies par lesquelles il tend à la réussite 6.

L'équilibre du marché exprime à chaque instant l'état de ces données. Celles-ci viennent-elles à se modifier, l'équilibre du marché se modifie à leur suite. La théorie nous permet de comprendre les conséquences résultant de cette modification des données, de prévoir même la qualité ou pour mieux dire la direction, la tendance des changements qui doivent, toutes choses égales par ailleurs, résulter de certaines variations définies des données. Mais nous ne sommes pas en état de prévoir l'importance quantitative des changements résultant de certaines modifications des données, même quantitativement connues. Car ces modifications des circonstances extérieures ne peuvent se traduire dans notre action qu'après s'y être transmuées en un vouloir à l'intérieur de l'individu. Or c'est là un processus qui nous est entièrement inconnu. Le matérialisme lui-même, qui croyait avoir résolu le problème des relations du physique et du psychique à l'aide de la formule célèbre selon laquelle la pensée est au cerveau ce que la bile est au foie, n'a pas même entrepris l'essai d'établir des rapports constants entre certains événements extérieurs, quantitativement et qualitativement déterminables, et la pensée et le vouloir.

Aussi tous les efforts que l'on a consacrés et que l'on continue à consacrer à l'édification d'une théorie quantitative du comportement humain sont-ils voués à l'échec. Tout ce que l'on peut faire en ce domaine n'est jamais que de l'histoire économique ; on n'y saurait passer, de l'explication qui vaut de telle ou telle situation donnée, à des lois universelles 7.

9. Rôle économique du temps

L'économie politique classique distinguait trois facteurs de la production : le travail, le sol et le capital. Le capital pouvant se ramener au travail et au sol, il subsiste ainsi deux facteurs : le travail et les « conditions du bien-être » mises par la nature à la disposition de l'homme. C'était là, si l'on fait abstraction des biens de consommation, les seuls objets d'étude que connut la théorie ancienne.

Les classiques, dont l'attention se dirigeait avant tout vers le comportement du marchand, ne pouvaient pas apercevoir que le temps, lui aussi, joue son rôle dans l'économie. Les livres de comptabilité ne comportent pas de rubrique « Temps » : le temps n'est pas une chose que l'on paie sur les marchés. La théorie objective de la valeur n'était ainsi pas en état d'apercevoir la part qui, dans toute transaction, revient cependant au facteur temps, malgré l'indication que donnait en ce sens le proverbe populaire selon lequel « le temps c'est de l'argent. » Ce fut un des titres de gloire de Jevons et de Böhm-Bawerk que d'avoir, poursuivant les considérations de Bentham et de Rae, donné au facteur temps la place qui lui revient.

Les classiques ont méconnu la signification constante de ce facteur, dont l'action se fait sentir de façon directe ou indirecte dans tout acte d'échange : ils n'ont pas vu que l'action distingue toujours entre présent et avenir, entre biens actuels et biens futurs. Une variation des données ne peut se faire sentir que dans le temps. Un temps plus ou moins long doit nécessairement s'écouler avant que ne se réalise le nouvel équilibre résultant de l'apparition d'un nouveau facteur. Le prix statique, ou, selon l'expression des classiques, le prix « naturel, » ne s'établit pas immédiatement mais seulement après un certain temps. Dans l'intervalle se produisent des écarts, causes de profits et de pertes déterminés. C'est là un fait que les classiques et leurs épigones non seulement n'ont pas méconnu, mais auxquels ils ont même parfois attaché trop d'importance. La théorie moderne s'y est, elle aussi, tout particulièrement intéressée. C'est le cas avant tout pour la théorie de l'échange indirect. Toute la théorie des variations du pouvoir d'achat de la monnaie et des corollaires sociaux qu'elle entraîne, se fonde précisément sur ce fait. On a cependant voulu, avec des scrupules quasi-scolastiques en matière de terminologie, contester le nom usuel — théorie monétaire des crises — de la théorie du cycle économique par le crédit de circulation, parce que cette théorie se construit sur le retard temporel 8.

On a prétendu parfois que l'économie politique avait méconnu l'importance du fait qu'un intervalle plus ou moins long doit toujours nécessairement s'écouler avant que ne se rétablisse l'équilibre du marché, modifié par l'apparition de données nouvelles. C'est là une affirmation que l'on n'aurait jamais pu énoncer si l'on ne visait pas toujours, pour des motifs politiques, à empêcher à tout prix, même par des arguments sans fondement, l'économie politique d'approfondir ses problèmes. Les défenseurs de l'interventionnisme en matière de politique économique ont en effet parfois tenté de répondre aux critiques, économiquement irréfutables, faites à leur politique, par l'argument que les propositions de l'économie politique ne se vérifieraient — qu'elles ne vaudraient — qu' « à long terme » : il serait donc impossible de prétendre en conclure de façon certaine à l'inopportunité et à l'absurdité d'une politique interventionniste qui va toujours à l'encontre son propre but. Ce serait dépasser le cadre de ces recherches que d'examiner quelle est la valeur qui revient à cet argument dans la discussion soulevée autour de l'interventionnisme. Qu'il nous suffise, à ce sujet, de faire remarquer que la théorie libérale établit tout autant de façon directe cette inopportunité et cette absurdité, et non pas seulement de façon indirecte par voie de déduction à partir de principes généraux. La seule façon de réfuter son argument serait donc de produire des cas où la politique interventionniste n'aurait pas entraîné de conséquences contraires aux intentions mêmes de ceux qui s'en étaient faits les champions.

10. Les résistances

Il arrive souvent à l'économiste de laisser glisser ses regards vers le domaine de la mécanique. Au lieu de s'attaquer aux problèmes que lui pose sa science avec les instruments qui leur conviennent, il préfère alors emprunter au monde de la mécanique une métaphore qui ne tarde pas, entre ces mains, à tenir le rôle d'une solution. C'est ainsi que se forme l'opinion que les lois de la catallactique n'auraient qu'une valeur théorique, qu'elles ne vaudraient que pour action supposée se passer pour ainsi dire « dans le vide. » Or, dans la vie, il en irait tout autrement. Il se produirait sur ce plan toutes sortes de « résistances de frottement, » entraînant, comme conséquence, un résultat tout différent de celui prévu par les lois de la théorie économique. Dans l'impossibilité de dire par quelle méthode ces « résistances » se laisseraient mesurer exactement ou même seulement évaluer qualitativement de façon un tant soit peu approchée, on se résigna aisément à l'idée que les recherches de l'économie politique ne présenteraient qu'une valeur minime pour la connaissance de notre vie sociale en sa structure et pour notre pratique. Tous ceux qui, pour des motifs politiques ou analogues, repoussaient l'économie politique, les étatistes, les socialistes et les interventionnistes de toute obédience acquiescèrent naturellement avec joie.

Mais il suffit de renoncer à maintenir la distinction entre une action « économique » et une action « non économique » pour se rendre compte aussitôt que toutes les « résistances » de ce genre ne sont jamais autre chose que les données concrètes de l'action, que la théorie saisit dans leur totalité. Un exemple seulement : si le prix d'un bien déterminé subit un mouvement à la hausse, nous déduisons de notre théorie que la production de ce bien va s'intensifier parallèlement. Cependant, dans le cas où cette intensification de la production exige un nouvel investissement de capital, nécessitant lui-même un laps de temps déterminé, il s'écoulera un certain temps avant que ne se manifeste cette augmentation de l'offre résultant de la hausse des prix. Dans le cas où les investissements précédemment effectués sont tels que le transfert de capital investi à une autre branche de la production, soit est absolument impossible, soit ne peut se produire qu'au prix d'une perte sensible, ou encore dans le cas où l'on est porté à croire que les prix ne tarderont pas à redescendre, il ne se produira pour le bien considéré nulle intensification de la production. Mais il n'y a rien, dans tout cela, que la théorie ne puisse nous faire comprendre.

Pour la même raison, il est erroné de prétendre que les lois de la théorie ne vaudraient que dans le cas de la libre concurrence. C'est là en effet une objection d'autant plus étonnante que l'on serait plus fondé à prétendre que la théorie moderne s'est au contraire trop occupée du problème des prix en régime de monopole. Il est, semble-t-il, parfaitement légitime de commencer l'examen des lois théoriques à propos du cas le plus simple. On ne saurait donc légitimement s'attarder longuement sur le fait que toute étude des prix en régime de concurrence part de la supposition que les biens sont tous divisibles à l'infini, ou qu'il ne rencontre pas d'obstacles à la mobilité du capital et du travail, ou que ne se produit aucune erreur, etc. Car il n'y a aucune difficulté à renoncer, dans la suite, à chacune de ces suppositions.

Ce qui est exact, c'est que les classiques déjà, au nom de leur expérience des problèmes de la catallactique, sont parvenus, sur le plan de la position économique, à la conclusion que tous les obstacles que l'interventionnisme oppose à la concurrence n'ont pas d'autre résultat que, d'une part de diminuer la production totale en masse et en valeur, et d'autre part de ne conduire nullement aux résultats espérés. En ce qui concerne ces mêmes problèmes, l'économie politique moderne est arrivée aux mêmes conclusions.

L'homme politique est contraint de tirer des enseignements de l'économie politique la conclusion qu'il faut, de toute nécessité, éviter d'entraver la libre concurrence, à moins que l'on ne vise comme résultat qu'à réduire la production. Mais ce n'est pas dire, pour autant, que l' « économie dirigée » ou les « résistances du frottement » représentent pour la théorie des notions impénétrables.

11. Les coûts

Aux yeux de l'économie politique classique, les coûts étaient constitués par une masse de biens et de travail. Il en va tout autrement pour la théorie moderne. Pour celle-ci, les coûts s'expriment par l'importance du besoin le plus urgent n'obtenant pas satisfaction. Cette notion de coût se traduit en dehors du domaine de l'économie au sens restreint dans une expression telle que, par exemple : « le travail nécessité par la préparation de cet examen m'a coûté un voyage en Italie. Si je n'avais pas été astreint à ce travail, j'aurais entrepris un voyage en Italie. » Ce n'est qu'à l'aide de cette notion du coût que l'on pénètre le sens de l'idée de la « rentabilité » d'une entreprise. Si chaque production s'arrête au moment où elle cesse d'être « rentable » (avantageuse) cela signifie que la production ne s'exerce que dans la mesure où les biens de rang supérieur et les prestations de travail qui y sont nécessaires ne sont pas exigés de façon plus pressante par une autre production. Du moment où l'on a constaté ce fait, on comprend l'erreur qu'il y a à critiquer, comme on le fait si volontiers, la limitation de la production aux entreprises « rentables, » sans tenir compte des autres entreprises qui seraient condamnées à ne pas voir le jour si telle ou telle entreprise devait être poursuivie au-delà de la limite de la « rentabilité. »

Du même coup, s'écroule également l'affirmation sans cesse ressassée selon laquelle la théorie subjectiviste de la valeur ne tient compte, dans la théorie des prix, que de l'aspect « privé » et non de l'aspect « social » du phénomène politique. On pourrait parfaitement retourner cette objection et dire qu'à ne vouloir étudier la formation des prix que sous l'aspect des coûts de production, on se cantonne au point de vue du négociant ou du producteur isolé, et que ce n'est qu'en réduisant, avec la théorie de l'utilité marginale, la notion de prix à sa racine dernière que l'on tient entièrement compte des aspects sociaux de l'économie.

Ce qui constitue l'avantage de la position de l'école autrichienne par rapport à l'école de Lausanne et aux tendances apparentées, favorables à l'utilisation d'une forme d'exposé mathématique, ce n'est pas seulement le fait, qu'évitant la notion de « fonction » dangereuse dans notre science, elle a clairement représenté le rapport de cause à effet entre la « valeur » et les « coûts. » C'est, tout autant, qu'elle n'a pas considéré qu'elle pouvait se borner à étudier la notion de coût mais qu'elle a, au contraire, poussé son étude jusqu'au point où il lui est devenu possible d'amener cette notion elle-même à des affirmations de valeur de caractère subjectif.

Une fois que l'on a compris la place qui revient à la notion de coût dans l'économie politique moderne, on s'aperçoit que cette science s'est développée d'une façon aussi constante que l'histoire nous le fait voir à propos d'autres sciences. L'affirmation courante qu'il existe différentes écoles ou tendances économiques dont les doctrines n'auraient entre elles rien de commun, ou encore que tout économiste commence toujours par détruire toute l'œuvre de ses prédécesseurs pour reconstruire sur ses ruines sa doctrine personnelle, est ainsi aussi dénuée de fondement que les autres légendes répandues sur l'économie politique par l'historisme, le socialisme et l'interventionnisme.

Il y a un lien de filiation directe du système des classiques au subjectivisme contemporain ; celui-ci ne s'est pas édifié sur les ruines mais sur les fondements du système classique : il en a repris ce que celui-ci avait de meilleur. Seule l'œuvre de réflexion accomplie par les classiques a permis de parvenir aux vérités de la science contemporaine : ce sont les problèmes soulevés par l'objectivisme lui-même qui devaient conduire aux solutions qu'apporta le subjectivisme. Rien de la réflexion consacrée à ces problèmes ne l'a été en vain. Tout ce qui, dans cette réflexion, a pu apparaître par la suite comme une impasse ou à tout le moins comme un détour, tout cela était nécessaire afin d'épuiser toutes les possibilités et de n'esquiver aucune des idées auxquelles ces problèmes pouvaient conduire sans l'avoir pensé jusqu'au bout.



Notes

1. Cf. ci-dessus, pp. 79 sqq.

2. Cf. Böhm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, partie II, tome 1, p. 236, remarque.

3. D'après Fr. A. Schmid, cité par Jodl, Geschichte der Ethik, 2e édition, tome II, p. 661.

4. Cf. les remarques de Böhm-Bawerk sur Schmoller, op. cit., p. 239, remarque; sur Vierkandt, cf. ci-dessus p. 55.

5. Cf. Böhm-Bawerk, Gesammelte Schriften, édité par F. X. Weiss, Vienne, 1924, tome I, p. 193 sqq.

6. Cf. les recherches fructueuses de de Strigl: Die ökonomischen Kategorien und die Organisation der Wirtschaft, Iéna, 1923.

7. Ceci est également vrai, par exemple, des tentatives de Moore en particulier, Synthetic Economics, New York, 1929. Cf. la critique de Ricci, Zeitschrift für Nationalökonomie, volume 1, p. 694 sqq.

8. Cf. Burckhardt « Entwicklungsgeschichte der monetären Konjunkturtheorie, » Weltwirtschaftliches Archiv, tome XXVIII, p. 140; Löwe, « Über den Einfluss monetärer Faktoren auf den Konjunkturzylus, » Schriften des Vereins für Sozialpolitik, tome CLXXIII, p. 362.


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