par Ludwig von Mises
traduit par Hervé de Quengo
Introduction à l'édition chez Henry Regnery Co. (1953) de l'ouvrage, An Inquiry into the Nature and Causes of The Wealth of Nations: Selections [Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations] d'Adam Smith.
Un mythe populaire qualifie Adam Smith de père de l'économie politique et ses deux grands livres — Théorie des sentiments moraux, publié pour la première fois en 1759, et Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, publié pour la première fois en 1776 — d'ouvrages faisant date aussi bien dans l'histoire économique que dans l'évolution de la pensée économique. Cela n'est toutefois pas tout à fait exact. Smith n'a pas ouvert un nouveau chapitre de la philosophie sociale et n'a pas semé sur un terrain laissé jusque-là en friche. Ses livres furent plutôt le couronnement, la récapitulation et l'achèvement de lignes de pensée développées par plusieurs auteurs éminents — la plupart britanniques — sur une période de plus de cent ans. Les livres de Smith n'ont pas posé la première pierre mais la clef de voûte d'un merveilleux système d'idées. Leur grandeur doit précisément se voir dans le fait qu'ils intègrent les principaux points de ces idées en un tout systématique. Ils présentent l'essence de l'idéologie de la liberté, de l'individualisme et de la prospérité avec une admirable clarté et sous une forme littéraire irréprochable.
Ce fut cette idéologie qui détruisit les barrières institutionnelles au déploiement de l'initiative du citoyen individuel et donc au progrès économique. Elle ouvrit la voie aux accomplissements sans précédents du capitalisme de laissez-faire. L'application pratique des principes libéraux multiplia les chiffres de la population et, dans les pays ayant choisi une politique de liberté économique, assura même à des gens moins compétents et moins travailleurs un niveau de vie plus élevé que celui des gens aisés du « bon vieux » temps. La salarié moyen américain n'aimerait pas habiter les palais sales, mal éclairés et mal chauffés dans lesquels vivait l'aristocratie privilégiée anglaise et française il y a 200 ans, ni se passer des produits de la grande industrie capitaliste qui lui rendent la vie confortable.
Les idées qui trouvèrent leur expression classique dans les deux livres d'Adam Smith ont démoli la philosophie traditionnelle du mercantilisme et ouvert la voie à la production de masse capitaliste permettant de répondre aux besoins des masses. Avec le capitalisme l'homme ordinaire est ce consommateur dont on dit si souvent qu'il a « toujours raison ». Ses achats rendent riches les entrepreneurs efficaces et son refus d'acheter force les entrepreneurs inefficaces à changer de métier. La souveraineté du consommateur, qui constitue la marque caractéristique du commerce dans un monde libre, est la signature des activités de production dans les pays de la civilisation occidentale.
Cette civilisation est aujourd'hui attaquée avec fureur de l'extérieur par les barbares de l'Est et à l'intérieur par les soi-disant progressistes. Leur but est, comme l'a déclaré l'un de leurs chefs intellectuels, le Français Georges Sorel *, de détruire ce qui existe. Ils veulent substituer une planification centrale faite par le gouvernement à l'autonomie des citoyens individuels, et le totalitarisme à la démocratie. Comme leurs plans vaseux et injustifiés ne peuvent pas résister à la critique faite par la bonne économie, ils exultent en insultant et en calomniant tous leurs adversaires.
Adam Smith lui aussi est la cible de ces campagnes de dénigrement. L'un des défenseurs les plus passionnés du destructionnisme a eu le culot de le qualifier, dans l'introduction d'une édition bon marché de la Richesse des Nations, de « mercenaire inconscient au service de la classe capitaliste montante » et d'ajouter qu'il « donnait une nouvelle dignité à la cupidité et une nouvelle sanctification aux pulsions prédatrices. » 1 D'autres gens de gauche ont eu recours à des insultes encore plus grossières.
Pour répondre à ces opinions superficielles, il est peut-être opportun de citer le verdict de juges plus sages. L'historien britannique Henry Thomas Buckle (1821-1862) a déclaré que « cet Écossais solitaire a, avec la publication d'un seul ouvrage, plus contribué au bonheur de l'homme que ne l'ont fait les talents réunis de tous les hommes d'État et de tous les législateurs dont l'Histoire a offert un récit authentique. » L'économiste anglais Walter Bagehot (1826-1877) disait ceci de la Richesse des nations : « La vie de presque tout le monde en Angleterre — et peut-être de tous — est devenue différente et meilleure à la suite de ce livre. »
Un travail qui a été louangé d'une telle façon par d'éminents auteurs ne doit pas être abandonné sur les étagères des bibliothèques à la seule lecture des spécialistes et des historiens. Au moins ses plus importants chapitres doivent être lus par tous ceux qui sont désireux d'apprendre quelque chose sur le passé. Il est difficilement possible de trouver un autre livre qui puisse mieux initier quelqu'un à l'étude de l'histoire des idées modernes et de la prospérité créée par l'industrialisation. Sa date de publication — 1776, année de la Déclaration d'indépendance américaine — marque l'aube de la liberté à la fois politique et économique. Il n'existe pas de nation occidentale qui n'ait bénéficié des politiques inspirées par les idées qui reçurent leur formulation classique dans ce traité unique.
Il faut cependant faire une mise en garde. Personne ne doit espérer trouver dans la Richesse des nations de Smith des informations sur l'économie d'aujourd'hui ou sur les problèmes actuels de la politique économique. Lire Smith ne remplace pas plus l'étude de l'économie que la lecture d'Euclide ne remplace l'étude des mathématiques. C'est au mieux une introduction historique à l'étude des idées et des politiques modernes. Le lecteur ne trouvera pas non plus dans Richesse des nations une réfutation des enseignements de Marx, Veblen, Keynes ou de leurs successeurs. L'une des astuces des socialistes est de faire croire au gens qu'il n'y a pas d'autres écrits recommandant la liberté économique en dehors de ceux XVIIIe siècle et qu'avec leur tentatives, bien évidemment sans succès, de réfuter Smith ils ont fait tout ce qu'il fallait pour prouver la justesse de leur propre point de vue. Les professeurs socialistes — et pas seulement ceux des pays situés derrière le Rideau de fer — cachent à leurs étudiants toute information sur l'existence d'économistes contemporains traitant des problèmes concernés d'une manière scientifique impartiale et ayant irrésistiblement démoli les fallacieux projets de toutes les variantes du socialisme et de l'interventionnisme. Quand on les accuse de partialité, ils protestent de leur innocence. « N'avons-nous pas lu en cours quelques chapitres d'Adam Smith ? » rétorquent-ils. Dans leur pédagogie la lecture de Smith sert de paravent pour ignorer toute la bonne économie contemporaine.
Lisez le grand livre de Smith. Mais ne pensez pas que cela vous épargnera la peine d'étudier les livres d'économie modernes. Smith a sapé le prestige des contrôles gouvernementaux du XVIIIe siècle. Il ne dit rien sur les contrôles de 1952 ni sur le défi communiste.
Notes
*. Georges Sorel (1847-1922), penseur politique français, a défendu à plusieurs reprises la violence, le marxisme, et le syndicalisme révolutionnaire et le bolchevisme.
1. Max Lerner à l'édition de la Modern Library de la Richesse des nations (New York : Random House), 1937, p. ix.