Le Gouvernement omnipotent

De l'État totalitaire à la guerre mondiale

Éditions politiques, économiques et sociales — Librairie de Médicis — Paris (1947)

par Ludwig von Mises

traduit par M. de Hulster

Conclusion


I

Les libéraux du XVIIIe siècle avaient pleine confiance dans la perfectibilité humaine. Tous les hommes sont, d'après eux, égaux et doués de la faculté de saisir le sens de déductions compliquées. C'est pourquoi ils comprendront les enseignements de la philosophie économique et sociale ; ils se rendront compte que c'est seulement dans une économie de marché libre que les intérêts bien compris (c'est-à-dire à longue échéance) de tous les individus et de tous les groupes d'individus peuvent être en harmonie complète. Ils réaliseront l'utopie libérale. L'humanité est à l'aube d'un âge de prospérité durable et de paix éternelle parce que la raison sera désormais suprême.

Cet optimisme était entièrement basé sur l'hypothèse que tous les individus de toutes les races, toutes les nations et tous les pays sont assez avisés pour comprendre les problèmes de la coopération sociale. Il n'est jamais arrivé aux anciens libéraux de douter de cette hypothèse. Ils étaient convaincus que rien ne pouvait empêcher les progrès des lumières et la diffusion de la pensée libérale. Cet optimisme était la cause de la confiance de Lincoln dans le principe que vous ne dupez pas tout le monde tout le temps.

Les théories économiques sur lesquelles est basée la doctrine libérale sont irréfutables. Pendant plus de cent cinquante ans, tous les efforts désespérés faits pour réfuter les enseignements de ce que l'un des plus grands précurseurs du totalitarisme et du nazisme, Carlyle, a décrit comme la science sinistre, ont échoué lamentablement. Tous ces soi-disant économistes ne purent ébranler la théorie ricardienne du commerce extérieur ou les enseignements concernant les effets de l'ingérence étatique dans une économie de marché. Personne n'a réussi dans les essais pour rejeter la démonstration selon laquelle aucun calcul économique n'est possible dans un système socialiste. La démonstration que dans une économie de marché il n'y a aucun conflit entre les intérêts bien compris n'a pu être réfutée.

Mais tous les hommes auront-ils une juste compréhension de leurs propres intérêts ? Qu'arrivera-t-il s'ils ne l'ont pas ? Là est le point faible du plaidoyer libéral pour un monde libre de coopération pacifique. La réalisation du plan libéral est impossible parce que — tout au moins à notre époque — les hommes n'ont pas la capacité intellectuelle de comprendre les principes d'une économie saine. La plupart des hommes sont trop bornés pour suivre des enchaînements logiques compliqués. Le libéralisme a échoué parce que les capacités intellectuelles de l'immense majorité sont insuffisantes pour ce travail de compréhension.

Il est vain d'attendre un changement dans le futur immédiat. Les hommes ne sont quelquefois même pas capables de voir les faits les plus simples et les plus évidents. Rien ne devrait être plus facile à comprendre que la victoire ou la défaite sur le champ de bataille ; et pourtant des millions d'Allemands sont fermement convaincus que ce ne furent pas les alliés mais l'Allemagne qui fut victorieuse dans la première guerre mondiale. Aucun nationaliste allemand n'a jamais admis que l'armée allemande a été battue sur la Marne en 1914 et en 1918. Si de telles choses sont possibles avec les Allemands, comment pouvons-nous espérer que les Hindous, adorateurs de la vache, comprennent les théories de Ricardo et de Bentham ?

Dans un monde démocratique, même la réalisation des plans socialistes dépendrait du fait que la majorité reconnaisse leur opportunité. Mettons pour l'instant de côté tous les doutes sur la viabilité économique du socialisme. Admettons, pour les besoins du raisonnement, que les socialistes aient raison d'approuver la planification socialiste. Marx, imbu de mysticisme hégélien du Weltgeist, était convaincu qu'il existe quelques facteurs dialectiques agissant dans l'évolution des affaires humaines, qui poussent les prolétaires — l'immense majorité — vers la réalisation du socialisme, évidemment sa propre conception du socialisme. Il admettait tacitement à la fois que le socialisme est ce qui convient le mieux aux intérêts du prolétariat et que les prolétaires le comprennent. Franz Oppenheimer, jadis professeur de l'Université à tendance marxiste de Francfort, prétendait : Les individus se trompent souvent dans la poursuite de leurs intérêts ; une classe ne se trompe jamais à la longue 1.

Les marxistes récents ont abandonné ces illusions métaphysiques. Ils doivent faire face à cette situation : quoique le socialisme soit dans de nombreux pays la croyance politique de la grande majorité, il n'y a aucune unanimité en ce qui concerne la catégorie de socialisme qui doit être adoptée. Ils ont appris qu'il existe beaucoup de catégories diverses de socialisme et que beaucoup de partis socialistes se combattent âprement. Ils n'espèrent plus qu'un type unique de socialisme puisse rencontrer l'approbation de la majorité et que leur propre idéal soit soutenu par le prolétariat entier. Ces marxistes sont maintenant convaincus que seule une élite a la possibilité intellectuelle de comprendre les bienfaits du socialisme véritable. Cette élite — qui se qualifie elle-même d'avant-garde du prolétariat et non de la masse — a le devoir sacré, conclurent-ils, de prendre le pouvoir par une action violente, d'exterminer tous ses adversaires et d'établir le millénaire socialiste. Sur cette question de procédure, il y a accord complet entre Lénine et Werner Sombart, entre Staline et Hitler. Ils ne diffèrent que sur la question de savoir où est l'élite.

Les libéraux ne peuvent accepter cette solution. Ils ne croient pas qu'une minorité, même si elle représentait la véritable élite de l'humanité, peut durablement réduire au silence la majorité. Ils ne croient pas que l'humanité peut être sauvée par la contrainte et l'oppression. Ils prévoient que les dictatures doivent aboutir à des conflits interminables, à des guerres, à des révolutions. Un gouvernement stable exige le libre consentement des gouvernés. La tyrannie, même la tyrannie de despotes bienveillants, ne peut apporter la paix durable et une prospérité.

On ne dispose d'aucun remède si les hommes sont incapables de discerner ce qui convient le mieux à leur bonheur. Le libéralisme est impraticable parce que la plupart des hommes sont encore trop peu éclairés pour comprendre son sens. Il y avait une erreur psychologique dans le raisonnement des vieux libéraux. Ils surestimaient à la fois la capacité intellectuelle de l'homme moyen et l'aptitude de l'élite à convertir ses concitoyens moins avertis à des idées saines.

II

Les questions essentielles des problèmes internationaux actuels peuvent être ainsi résumées :

1 Une paix durable n'est possible qu'avec un capitalisme parfait, jusqu'à maintenant et nulle part totalement tenté ou réalisé. Dans un monde à la Jefferson d'économie libre de marché, le domaine des activités gouvernementales est limité à la protection des vies, de la santé et de la propriété des individus contre l'agression violente ou frauduleuse. Les lois, l'administration et les tribunaux traitent de façon égale nationaux et étrangers. Aucun conflit international ne peut survivre : il n'y a aucune cause économique de guerre.

2 La libre majorité de la main-d'œuvre tend à une égalisation de la productivité du travail et par là à celle des taux de salaires à travers le monde entier. Si les travailleurs des régions relativement peu peuplées cherchent à conserver leur niveau de vie plus élevé par des barrières à l'immigration, ils ne peuvent éviter de nuire aux intérêts des travailleurs des régions relativement surpeuplées (à la longue, en outre, ils nuisent aussi à leurs propres intérêts).

3 L'intervention étatique dans la vie économique et les politiques syndicales font monter de pair les coûts nationaux de production et diminuent ainsi la puissance de concurrence des industries nationales. C'est pourquoi elles n'atteindraient pas leurs fins même à court terme si elles n'étaient pas complétées par des barrières de migration, la protection des industries nationales et — dans le cas des industries d'exportation — par le monopole. Comme toute dépendance du commerce extérieur limite nécessairement le pouvoir de l'État sur le contrôle de l'industrie nationale, l'interventionnisme aspire inéluctablement à l'autarcie.

4 Le socialisme, quand il n'est pas appliqué sur une échelle mondiale, est imparfait si le pays socialiste dépend d'importations venant de l'étranger et s'il doit donc encore produire des marchandises à vendre sur le marché. Il importe peu que les pays étrangers à qui se font les achats et les ventes soient socialistes ou non. Le socialisme aussi doit aspirer à l'autarcie.

5 Protectionnisme et autarcie signifient discrimination contre la main-d'œuvre et le capital étrangers. Ils ne diminuent pas seulement la productivité du travail humain et donc le niveau de vie de toutes les nations, mais ils créent des conflits internationaux.

6 Il y a des nations qui, par manque des ressources naturelles nécessaires, ne peuvent nourrir et habiller leurs membres à l'aide de leurs ressources nationales. Ces nations ne peuvent poursuivre l'autarcie qu'en s'engageant dans une politique de conquête. Pour elle, caractère belliqueux et soif d'agression sont la conséquence de leur adhésion aux principes de l'étatisme.

7 Si un gouvernement national fait obstacle à l'usage le plus productif des ressources de son pays, il nuit aux intérêts de toutes les autres nations. Le retard économique d'un pays possédant de grandes ressources naturelles lèse tous ceux dont la situation pourrait être améliorée par une exploitation plus efficace de cette richesse naturelle.

8 L'étatisme vise à l'égalité du revenu à l'intérieur du pays ; mais il conduit d'autre part à la prolongation des inégalités qui se sont développées au cours de l'histoire entre les nations pauvres et les nations plus riches. Les mêmes considérations qui, à l'intérieur d'un pays orientent les masses vers une politique d'égalité du revenu, poussent les peuples des pays relativement surpeuplés vers une politique d'agression dirigée contre les pays relativement peu peuplés. Ils ne sont pas disposés à supporter indéfiniment leur pauvreté relative simplement parce que leurs ancêtres n'ont pas été assez malins pour s'emparer des régions mieux dotées par la nature. Ce que les « progressistes » affirment en ce qui concerne les affaires intérieures — que les idées traditionnelles de liberté ne sont qu'une duperie en ce qui concerne le pauvre et que la véritable liberté signifie l'égalité du revenu — les porte-parole des nations « have-nots » le déclarent au sujet des relations internationales. Aux yeux des nationalistes allemands, il n'y a qu'une liberté qui compte : Nahrungsfreiheit (liberté des denrées alimentaires), c'est-à-dire une situation où la nation pourrait produire à l'intérieur de ses frontières toute la nourriture et les matières premières dont elle a besoin afin de jouir du même niveau de vie que les nations les plus favorisées. C'est leur notion de liberté et d'égalité. Ils se peignent comme des révolutionnaires luttant pour leurs droits imprescriptibles contre les intérêts de la multitude des nations réactionnaires.

9 Un gouvernement socialiste mondial pourrait aussi supprimer les inégalités historiques entre les citoyens des régions relativement surpeuplées et ceux des régions peu peuplées. Cependant, les forces qui ont contrecarré les essais des anciens libéraux pour abattre toutes les barrières empêchant la libre mobilité de la main-d'œuvre, des marchandises et du capital feront une opposition violente à cette catégorie de direction socialiste. Il est peu vraisemblable que dans les pays faiblement peuplés, la main-d'œuvre abandonne les privilèges dont elle a hérité. Il y a peu de chances que les travailleurs acceptent une politique qui pendant une longue période de transition diminuerait leur niveau de vie et n'améliorerait la situation matérielle que des nations défavorisées. Les travailleurs de l'Occident attendent du socialisme une augmentation immédiate de leur bien-être. Ils rejetteraient énergiquement tout plan tendant à établir un système démocratique de gouvernement mondial dans lequel leurs votes seraient dépassés en nombre par ceux de l'immense majorité des peuples défavorisés.

10 Un gouvernement fédéral ne peut fonctionner que dans une économie de marché libre. L'étatisme exige un gouvernement strictement centralisé s'il n'y a pas de barrière douanière isolant les États membres les uns des autres. C'est pourquoi les plans actuels d'une fédération mondiale ou même seulement d'une fédération des démocraties occidentales, sont illusoires. Si on refuse d'abandonner l'étatisme, on ne peut éviter le fléau du nationalisme économique qu'en confiant tout le pouvoir à un gouvernement unitaire supranational du monde ou d'une union des nations démocratiques. Mais malheureusement les intérêts de groupes puissants s'opposent à une telle renonciation de la souveraineté nationale.

Il est inutile de se laisser aller aux rêveries. Le contrôle étatique de la vie économique engendre des conflits auxquels on ne peut apporter aucune solution pacifique. Il était facile d'empêcher des hommes non armés et des marchandises de franchir les frontières ; il est beaucoup plus difficile d'empêcher des armées de le tenter. Les socialistes et autres étatistes purent dédaigner ou réduire au silence les cris d'avertissement des économistes. Ils ne purent dédaigner ou réduire au silence le grondement du canon ou la détonation des bombes.

Tout l'art oratoire des défenseurs de l'omnipotence étatique ne peut supprimer le fait qu'il n'y a qu'un seul système assurant une paix durable : une économie de marché libre. Le contrôle étatique conduit au nationalisme économique et aboutit ainsi au conflit.

III

Beaucoup de personnes se consolent en disant :

Il y a toujours eu des guerres. Il y aura aussi des guerres et des révolutions à l'avenir. Les rêves du libéralisme sont illusoires ; mais il n'y a pas lieu de s'alarmer. L'humanité a très bien progressé dans le passé en dépit de luttes presque continues. La civilisation ne périra pas si des conflits continuent dans l'avenir. Elle peut prospérer dans des conditions moins parfaites que celles qui ont été décrites par les utopistes libéraux. Beaucoup furent heureux sous le règne de Néron ou de Robespierre, à l'époque des invasions barbares ou de la guerre de Trente ans. La vie continuera ; on se mariera et on aura des enfants, on travaillera et on célébrera des fêtes. De grands penseurs et poètes passent leur vie dans des conditions déplorables, mais cela ne les empêchent pas de poursuivre leur œuvre. Les troubles politiques présents ou futurs n'empêcheront pas les générations à venir d'accomplir de grandes choses.

Cependant une telle façon de pensée est fallacieuse. L'humanité n'est pas libre de retourner d'un niveau plus élevé de division de travail et de prospérité économique à un niveau plus bas. Conséquence de l'âge capitaliste, la population du globe est maintenant beaucoup plus importante qu'au début de l'ère capitaliste et les niveaux de vie sont beaucoup plus élevés. Notre civilisation est basée sur la division internationale du travail. Elle ne peut survivre avec l'autarcie. États-Unis et Canada souffriraient moins que d'autres pays mais même pour eux, l'isolement économique provoquerait une terrible baisse de prospérité. L'Europe, unifiée ou divisée, serait condamnée dans un monde où chaque pays serait indépendant au point de vue économique.

Nous devons en outre considérer la charge de la préparation continue de la guerre qu'un tel système économique exige. Par exemple, afin d'être en mesure de repousser des invasions venant d'Asie, l'Australie et la Nouvelle-Zélande devraient être transformées en camps militaires. Leur population entière — moins de dix millions — serait une force à peine suffisante pour défendre leurs côtés jusqu'à l'arrivée de renforts des pays anglo-saxons. Elles devraient adopter un système copié sur la vieille Militärgrenze autrichienne ou sur la vieille frontière américaine, mais adapté aux conditions beaucoup plus complexes de l'industrialisme moderne ; mais ces courageux Croates et Serbes qui défendirent l'empire des Habsbourgs et donc l'Europe contre les Turcs étaient des paysans menant une vie autarcique sur leurs fermes héréditaires. C'était aussi le cas des frontaliers américains. C'était pour eux un moindre mal quand ils devaient veiller aux frontières au lieu de cultiver leur sol ; femmes et enfants prenaient soin de leurs fermes en leur absence. Une communauté industrielle ne peut fonctionner dans de telles conditions.

La situation sera légèrement meilleure dans d'autres régions ; mais pour toutes les nations la nécessité d'être prêtes à se défendre imposera une lourde charge. Non seulement les conditions économiques, mais aussi les conditions politiques et morales seront affectées. Le militarisme remplacera la démocratie ; les libertés civiles disparaîtront partout où la discipline militaire doit être souveraine.

La prospérité des derniers siècles était conditionnée par un développement continuel et rapide de l'accumulation de capital. Beaucoup de pays d'Europe sont déjà sur la pente descendante de la consommation et de l'effritement du capital. D'autres pays suivront. Désintégration et appauvrissement en résulteront.

Depuis le déclin de l'empire romain l'Occident n'a pas fait l'expérience des conséquences d'une régression de la division du travail ou d'une diminution du capital disponible. Notre imagination est incapable de décrire l'avenir.

IV

Cette catastrophe affecte l'Europe en premier lieu. Si la division internationale du travail doit se désintégrer, l'Europe ne peut plus nourrir qu'une partie de sa population actuelle et encore avec un niveau de vie beaucoup plus bas. L'expérience quotidienne, bien comprise, apprendra aux Européens les conséquences de leur politique ; mais profiteront-ils de la leçon ?



Note

1. F. Oppenheimer, System der Soziologie (Jena, 1926), II, 559.



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