Conférence faite à la Société d'Économie industrielle et commerciale le 2 avril 1909
par Yves Guyot (Ancien Ministre des Travaux Publics)
La réglementation appelle la réglementation. Les industriels n'emploient pas des enfants parce qu'ils ne veulent pas être astreints à la police du travail. C'est bien. On les y contraindra en étendant à tous les adultes la limite de dix heures de travail. Dans ce cas, il n'auront plus de prétexte pour ne pas prendre des enfants ou pour les renvoyer en temps de crise ; un projet de loi de 1906, déposé par le ministre du commerce et de l'Industrie, subordonne à la législation des enfants le travail des adultes. Il vaudrait mieux étudier si une législation qui, au point de vue moral et matériel, aboutit à de telles conséquences n'est pas à refaire. Mais certains industriels eux-mêmes demandent cette restriction parce qu'un concurrent peut faire faire douze heures de travail en ne prenant pas d'enfants ou en les laissant travailler dans des locaux séparés.
D'un autre côté l'inspecteur divisionnaire de Nantes dit (p. XLI) : "Un entrepreneur de maçonnerie ayant utilisé le crédit de 90 jours de dérogation et ayant sollicité une prorogation qui lui fut refusée, établit la journée de 10 heures ; mais ses 95 ouvriers, voulant faire des heures supplémentaires se mirent en grève, et il dut renvoyer les huit jeunes manoeuvres qu'il employait".
Les ouvriers maçons et manoeuvres de cette ville ont signé avec les entrepreneurs un compromis qui, en portant la journée du 16 mars au 15 septembre à onze heures, élimine les enfants et jeunes gens au-dessous de 18 ans.
Dans les régions du Doubs et de Besançon, de Bordeaux, de Lyon, on cite des mesures de même genre. Ce n'est pas pour prolonger indéfiniment les heures de travail que les adversaires de la réglementation la repoussent ; mais c'est pour permettre à l'individu de conformer ses occupations à des contingences multiples provenant de diverses causes, bonnes et mauvaises saisons, moments de presse. Il peut alors donner son maximum d'effet utile et obtenir une augmentation de gain. L'individu connaît mieux ses intérêts et en a une préoccupation plus immédiate que les tiers, hommes politiques et fonctionnaires qui entendent stipuler pour lui, malgré lui et le soumettre à leurs conceptions incompétentes et à leurs convenances.
Les rapports des inspecteurs constatent que, sauf dans des industries saisonnières, "les industriels n'épuisent pas en général le crédit des heures supplémentaires qui leur est accordé" (p. LIX). C'est la preuve de l'inutilité de cette limite. Les heures supplémentaires sont toujours onéreuses ; par conséquent, in industriel n'en use qu'en cas de nécessité.
Mais les rapports racontent "qu'un établissement s'adjoignit un autre local distinct où les ouvrières qui avaient épuisé leurs 60 jours de veille dans le premier local purent légalement commencer dans l'autre une nouvelle période, qui du reste ne dura que douze jours".
La réglementation conduit à ces chinoiseries coûteuses et elle produit cet état moral déplorable que chacun cherche et s'habitue à tourner la loi.
La question de forme aussi l'emporte sur le fond. Pour prolonger une journée, il faut prévenir et si la lettre est mise à la poste en retard, contravention. Mais en même temps, le chiffre des jours dont la durée a été prolongée régulièrement montre l'impossibilité d'établir une règle fixe d'un bout de l'année à l'autre :
| Nombre de jours | |
| Enfants de moins de 18 ans | 1 522 502 |
| Filles de plus de 18 ans et femmes | 3 743 393 |
| Adultes visés par la loi du 30 mars 1900 | 4 435 592 |
| 9 701 487 |