Une critique praxéologique de l'éthique

extrait de Power and Market (1977, Sheed Andrews and McMeel, Inc. Chapitre 3, 77-79)

 

par Murray Rothbard

traduit par Hervé de Quengo

La praxéologie - l'économie - ne fournit pas de jugements éthiques ultimes : elle fournit simplement les données indispensables nécessaires pour établir ces jugements. C'est une science formelle mais universellemnt valide, fondée sur l'existence de l'action humaine et sur les déductions logiques de cette existence. Et cependant la praxéologie peut être étendue au-delà de sa sphère propre, afin de critiquer des buts éthiques. Ceci ne veut pas dire que nous abandonnons la neutralité de la science praxéologique vis-à-vis des valeurs. Cela veut simplement dire que même les buts éthiques doivent être formulés de façon à avoir un sens et que, par conséquent, la praxéologie peut critiquer (1) les erreurs existentielles faites lors de la formulation des propositions éthiques et (2) l'absence possible de signification existentielle ou l'incohérence des buts eux-mêmes. Si on peut démontrer qu'un but éthique est auto-contradictioire et qu'il est conceptuellement impossible à réaliser, alors le but est clairement absurde et doit être abandonné par tous. Il faut noter que nous n'éliminons pas les buts éthiques qui seraient irréalisables en pratique, dans une situation historique donnée ; nous ne rejetons pas le but de la suppression du vol simplement parce qu'il est peu probable qu'il soit obtenu dans un futur proche. Les buts que nous proposons de rejeter sont les buts éthiques qui sont conceptuellement impossibles à réaliser en raison de la nature intrinsèque de l'homme et de l'univers.

Nous proposons donc de placer une restriction à la validité illimitée des évaluations éthiques ultimes de chacun. Ce faisant, nous ne repoussons pas les limites de la praxéologie pour pratiquer l'éthique, car nous n'essayons pas d'obtenir un système éthique positif de notre fait, ni même de prouver qu'il est possible d'obtenir un tel système. Nous pensons seulement que la praxéologie doit avoir un droit de veto, afin de pouvoir rejeter toute proposition éthique qui ne résiste pas aux tests de possibilité conceptuelle et de cohérence interne.

De plus, nous soutenons qu'à chaque fois qu'un but éthique a été montré comme étant conceptuellement impossible et donc absurde, il est tout aussi absurde de prendre des mesures pour s'approcher de cet idéal. Il n'est pas légitime de concéder que X est un but absurde, et de continuer ensuite à dire qu'il faut prendre toutes les mesures possibles pour s'en rapprocher, de toute façon. Si la fin est absurde, vouloir tendre vers cette fin est également absurde ; c'est une vérité praxéologique qui découle de la loi selon laquelle un moyen ne peut avoir de valeur qu'à partir de la fin [1]. Une marche vers X ne tire sa valeur que de la valeur de X elle-même ; si cet X est absurde, la marche aussi.

Il y a deux types de critiques qui peuvent être faites à l'encontre du marché libre. L'un est purement existentiel ; c'est-à-dire ne repose que sur des prémisses existentielles. L'autre type avance des buts éthiques contradictoires et proteste contre le fait que le marché n'atteint pas ces buts. (Tout mélange des deux sera placé dans la seconde catégorie.) Le premier type dit : (1) Le marché libre a pour conséquence A ; (2) Je n'aime pas la conséquence A (ou la conséquence A est objectivement désagréable) ; (3) donc, il ne faut pas mettre en place le marché libre. Pour réfuter ce genre de critique, il suffit de réfuter la proposition existentielle de la première partie de l'argument, et ceci est, de l'aveu de tous, une tâche purement praxéologique.

La suite est un bref résumé de critiques très habituelles portées contre le marché libre, qui peuvent être réfutées par la praxéologie et qui ont, d'alleurs, été réfutées, implicitement ou explicitement, dans d'autres ouvrages :

(1) Le marché libre est la cause des cycles économiques et du chômage. Les cycles économiques sont causés par l'intervention du gouvernement et l'expansion du crédit bancaire. Le chômage est causé par les syndicats ou par le gouvernement, qui maintiennent les salaires au-dessus du niveau du marché libre. Seule une intervention coercitive, et pas les dépenses privées, peut conduire à l'inflation.

(2) Le marché libre risque de conduire au monopole et au prix de monopole. Si nous définissons le "monopole" comme "le vendeur unique d'un produit", nous mettons en place des problèmes insolubles. Nous ne pouvons pas identifier des produits homogènes, en dehors des évaluations au jour le jour des consommateurs. En outre, si nous considérons néfaste un tel monopole, nous devons considérer Crusoë et Vendredi comme des monopoleurs vicieux s'ils échangent du poisson et du bois sur leur île déserte. Mais si Crusoë et Vendredi ne sont pas mauvais, comment une société plus complexe, et donc nécessairement moins monopolistique en ce sens, peut-elle être mauvaise ? A quel point, dans le champ réduit d'une telle définition du monopole, cela peut-il être considéré comme mauvais ? Et comment le marché peut-il être tenu responsable pour l'ensemble de ceux qui constituent la société ? De plus, chaque individu cherchant à faire mieux que ses semblables essaie ce faisant d'être un "monopoleur". Est-ce mal ? Lui et le reste de la société ne bénéficient-ils pas tous les deux de son meilleure produit ? Pour terminer, il n'y a pas de monopoles ou de prix de monopole conceptuellement identifiables sur le marché libre.

Ainsi, un prix de monopole et un monopole, avec une définition utile, ne peuvent provenir que de l'octroi coercitif d'un privilège exclusif, et ceci comprend toutes les tentatives de "faire appliquer la compétition". [2]

(3) Le gouvernement doit faire ce que les gens ne peuvent pas faire par eux-même. Nous avons montré qu'un tel cas n'existe pas.

Il y a d'autres critiques, cependant, qui contiennent divers degrés de protestation éthique au sein de leurs arguments. Ce chapitre sera consacré à une critique praxéologique de certaines, parmi les les plus populaires,affirmations éthiques portées contre le marché. [Suite dans le livre, NdT]

Notes

[1] En bref, nous disons que les moyens doivent être justifiés par les fins. Quoi d'autre qu'une fin peut justifier un moyen ? La conception habituelle que la doctrine " la fin justifie les moyens" est une formule immorale des communistes est désespérément confuse. Quand, par exemple, les gens rejettent le meurtre comme moyen d'atteindre des buts, il rejettent le meurtre, non parce qu'ils ne croient pas que les moyens soient justifiés par les fins, mais parce qu'ils ont d'autres fins conflictuelles - par exemple, la fin selon laquelle le meurtre ne doit pas être commis. Ils peuvent avoir ce point de vue en tant que fin en soi ou parce qu'il s'agit d'un moyen pour d'autres fins, comme soutenir le droit de chaque homme à la vie.

[2] Pour de plus amples discussion, voir Rothbard : Man, Economy and State, chapitre 10.


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