Le Socialisme

Étude économique et sociologique

Éditions M.-Th. Génin — Librairie de Médicis — Paris (1938)

par Ludwig von Mises

traduit de l'allemand par Paul Bastier, André Terrasse et François Terrasse

 

Préface

 

L'idée essentielle du socialisme — socialisation des moyens de production, avec le corollaire : direction homogène de l'ensemble de la production assurée par un organe de la société, ou plus exactement de l'État — a-t-elle été ou non conçue clairement avant le milieu du XIXe siècle, c'est une question controversée. Pour y répondre il faudrait d'abord savoir si cette revendication d'une administration homogène des moyens de production de tout l'univers doit être regardée comme un des caractères essentiels de la pensée socialiste constructive. Les anciens socialistes considéraient l'autarcie de petits territoires comme "conforme à la nature" et un échange de biens dépassant les frontières de ces territoires comme "artificiel" et nuisible à la fois. C'est seulement après que les libres-échangistes anglais eurent démontré les avantages de la division du travail internationale, et après que la propagande du mouvement dû à Cobden eut rendu ces idées populaires, c'est alors seulement que les socialistes en sont venus peu à peu à élargir le socialisme de village et de district pour le transformer en socialisme national, puis en socialisme mondial. En tous cas, sauf sur ce point, l'idée fondamentale du socialisme s'était, dès le second quart du XIXe siècle, développée clairement et les projets d'un ordre social socialiste, conçus par ces écrivains que la terminologie marxiste appelle aujourd'hui "socialistes utopiques", étaient devenus matière à examen scientifique. L'examen scientifique réduisit à néant l'idée socialiste. Les "utopistes" n'avaient pas réussi à inventer, à édifier un système social capable de résister à la critique des économistes et des sociologues. Il était aisé de découvrir les faiblesses de leurs projets. On prouva qu'une société organisée d'après les principes des utopistes ne pouvait ni vivre ni oeuvrer, et qu'elle ne pourrait certes pas effectuer ce qu'on attendait d'elle. Vers le milieu du XIXe siècle l'idée du socialisme semblait morte et bien morte. La science, par une argumentation rigoureusement logique, en avait montré le néant, et les porte-parole du socialisme étaient impuissants à opposer à cette argumentation des contre-arguments de quelque valeur.

Ce fut le moment où Marx entra en scène, tout nourri de dialectique hégélienne. Il est facile d'abuser de la méthode hégélienne, lorsqu'on entend plier la pensée au service d'idées fantaisistes, d'imaginations arbitraires, et de redondances métaphysiques, pour prouver tout ce qui agrée à telle ou telle politique. Marx y trouva sans peine un moyen de tirer le socialisme du discrédit où il était tombé. Puisque la science et la pensée logique portaient témoignage contre le socialisme, il s'agissait de trouver un système qui protégeât le socialisme contre la désagréable critique des savants et des logiciens. C'était là la tâche que le marxisme s'efforça d'accomplir. Il use de trois moyens. Il dénie à la logique son caractère obligatoire, général, valant pour tous les hommes et toutes les époques. La pensée est fonction de la classe sociale où vit le penseur, elle est une "superstructure idéologique" de leurs intérêts de classe. Cette pensée, qui réfutait l'idée socialiste, Marx la "dévoile" comme pensée "bourgeoise", comme apologétique du capitalisme. En second lieu, le marxisme enseigne que le processus dialectique mène fatalement au socialisme. Le but et la fin de toute l'histoire est, dit-il, la socialisation des moyens de production par l'expropriation des expropriateurs en tant que négation de la négation. Le marxisme prétend enfin qu'il est inadmissible que l'on s'occupe, comme le firent les utopistes, de l'organisation de cette Terre Promise du socialisme qui verra le jour avec une inéluctable nécessité. Bien plus, il serait décent que la science renonçât à toute étude sur le caractère et l'essence du socialisme, puisque celui-ci est inéluctable.

Jamais dans l'histoire doctrine ne remporta une victoire aussi rapide ni aussi complète que ces trois principes du marxisme. On méconnut parfois l'ampleur et la durée de ce succès, parce qu'on s'est habitué à ne considérer comme marxistes que ceux qui sont formellement inscrits à l'un des partis appelés marxistes par les membres mêmes qui le composent, ceux qui se sont engagés à observer à la lettre les doctrines de Marx et d'Engels conformément aux interprétations qu'en donne la secte, à les considérer comme la somme de toute science sociale et comme norme suprême de l'action politique. Mais si l'on voulait désigner du nom de "marxistes" tous ceux qui admettent : la pensée conditionnée par l'esprit de classe, l'inéluctabilité du socialisme, le caractère non scientifique des études sur la nature et le fonctionnement de la société socialiste, l'on trouverait à l'est du Rhin très peu de non-marxistes et dans l'Europe occidentale et les États-Unis beaucoup plus de partisans que d'adversaires du marxisme. Les croyants chrétiens combattent le matérialisme des marxistes, les monarchistes leur républicanisme, les nationalistes leur internationalisme, mais ils prétendent être socialistes et affirment que c'est précisément leur socialisme qui est le bon, le socialisme qui doit venir, qui apportera le bonheur et le contentement, et que le socialisme des autres n'a pas la véritable origine de classe qui distingue le leur. Et ils n'oublient pas de se conformer à la défense, exprimée par Marx, d'étudier scientifiquement l'organisation de l'ordre économique socialiste. Ils cherchent à interpréter les phénomènes de l'économie actuelle de telle sorte qu'il leur soit possible de montrer l'évolution vers le socialisme comme étant une nécessité inévitable du processus historique. Non seulement les marxistes, mais aussi la plupart de ceux qui se prétendent antimarxistes, mais dont la pensée est complètement imprégnée de marxisme ont pris à leur compte les dogmes arbitraires, établis sans preuves, aisément réfutables, de Marx. Et quand ils arrivent au pouvoir, ils gouvernent et travaillent tout à fait dans le sens socialiste.

L'incomparable succès du marxisme est dû au fait qu'il promet l'accomplissement des rêves et des désirs très anciens de l'humanité et l'assouvissement de ses ressentiments innés. Il promet le paradis sur terre, un pays de Cocagne plein de bonheur et de jouissance, et, régal plus savoureux pour les déshérités, l'abaissement de tous ceux qui sont plus forts et meilleurs que la masse. Il enseigne comment on met au rancart la logique et la pensée, pour ce qu'elles montrent la sottise de ces rêves de félicité et de vengeance. De toutes les réactions, qui s'en prennent à la souveraineté, due au rationalisme, de la pensée scientifique sur la vie et l'action, le marxisme est la plus radicale. Il est antilogique, antiscience, antipensée. Du reste son fondement le plus remarquable est l'interdiction de la pensée et de la recherche scientifique, c'est-à-dire de la pensée et de la recherche scientifique concernant l'organisation et le fonctionnement de l'économie socialiste. Par un procédé qui caractérise sa rancune contre la science le marxisme s'est donné le nom de moralisme "scientifique". En étendant, avec un indiscutable succès sa souveraineté sur la vie et l'action la science a acquis un prestige dont le marxisme veut tirer parti pour sa lutte contre l'emploi de la science dans l'organisation de l'économie sociale. Les bolchévistes ne cessent de répéter que la religion est un opium pour le peuple. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le marxisme est un opium pour la haute classe intellectuelle, pour ceux qui pourraient penser et qu'il veut sevrer de la pensée.

Dans le présent ouvrage on a tenté (en dépit de l'interdiction marxiste que, depuis des années, personne a peu près n'a osé enfreindre) d'examiner les problèmes touchant l'organisation de la société socialiste avec les moyens de la pensée scientifique, c'est-à-dire avec l'outillage de la sociologie et de l'économie politique. C'est avec gratitude que j'évoque la mémoire des savants qui, par leurs recherches, ont frayé la voie à moi comme à d'autres. Je peux constater avec satisfaction que j'ai réussi à lever l'interdiction que le marxisme avait jeté sur l'étude scientifique de ces problèmes. Des questions, négligées jusqu'ici, sont passées au premier plan de l'intérêt scientifique et les débats sur le socialisme et le capitalisme ont été portés sur un terrain nouveau. Autrefois on s'était contenté de vagues exposés sur les bienfaits qu'apporterait le socialisme, tandis que désormais il s'agissait d'étudier à fond l'organisation de la société socialiste. Les problèmes ayant été posés une bonne fois, on ne pouvait plus maintenant s'y dérober.

Dans de nombreux livres et articles les socialistes de toute observance, depuis les extrémistes bolchévistes jusqu'aux "esthètes socialistes" du monde civilisé, ont d'abord essayé de réfuter mes raisonnements et mes pensées. Sans succès du reste. Ils ne sont mêmes pas arrivés à produire, pour étayer leur point de vue, quelque argument que je n'eusse pas déjà moi-même étudié et réfuté. La discussion scientifique des problèmes fondamentaux du socialisme se meut aujourd'hui exactement dans le cadre et sur le plan de mes recherches.

L'argumentation par laquelle j'ai démontré que dans la communauté socialiste le calcul économique n'était pas possible, ont, comme il fallait s'y attendre, retenu surtout l'attention. J'avais déjà, deux ans avant la première édition de mon ouvrage, publié cette partie de mon travail dans le premier fascicule du tome XLVII de l'Archiv für Sozialwissenschaft. Et aussitôt, non seulement dans les pays de langue allemande mais aussi à l'étranger une très vive discussion s'était engagée au sujet de ces problèmes jusque-là à peine effleurés. On peut dire que la discussion est close. Mon point de vue n'est guère contesté aujourd'hui.

Peu après la publication de la première édition, le chef de l'école socialiste de la chaire, le professeur Henri Herkner, successeur de Gustav Schmoller, publia un article dans lequel il donnait, pour l'essentiel, son assentiment à ma critique du socialisme [1]. L'article d'Herkner provoqua une véritable tempête parmi les socialistes et leur suite littéraire. Au milieu des catastrophes de la Ruhr et de la superinflation éclata une polémique pour laquelle on trouva bientôt le nom de : "crise de la politique sociale". Le résultat de ces discussions fut, il est vrai, bien maigre. La "stérilité" de l'idéologie socialiste, qu'un ardent socialiste dut lui-même constater [2], éclata au grand jour. Par contre les excellents travaux de Pohle, Adolf Weber, Röpke, Halm, Sulzbach, Brutzkus, Robbins, Hutt, Withers, Benn... attestèrent la fécondité des études scientifiques, impartiales, des problèmes du socialisme.

Cependant, il ne suffit pas d'étudier scientifiquement les problèmes du socialisme. Il faut aussi détruire les préjugés que la conception socialiste-étatiste en honneur sème sur la route pour empêcher qu'on accède à une considération impartiale de ces problèmes. Celui qui entre en lice pour les mesures socialistes passe pour un ami du bien, du noble, du moral, pour un champion désintéressé d'une réforme nécessaire, bref, pour un homme qui sert son peuple et l'humanité tout entière, et par-dessus tout, pour un véritable et intrépide savant. Celui qui s'approche du socialisme avec les critères de la pensée scientifique est mis au ban comme défenseur du mauvais principe, comme malfaiteur, comme mercenaire stipendié des intérêts particuliers, égoïstes, d'une classe sociale nuisible au bien public, comme ignorant. Car, c'est ce qu'il y a de curieux dans cette manière de penser : ce qui doit être la conclusion de l'enquête, à savoir lequel du socialisme ou du capitalisme sert le mieux le bien public, est tranché dès l'abord, comme une chose qui va de soi, par un acte de foi pur et simple en faveur du socialisme et par une réprobation du capitalisme. Ce ne sont pas des arguments qu'on oppose aux résultats des travaux de l'économie politique, mais ce "pathos moral" dont parlait en 1872 l'invitation au congrès d'Eisenbach, et auquel recourent toujours les socialistes et les étatistes, parce qu'ils n'ont rien à répondre à la critique que la science fait de leur doctrine.

L'ancien libéralisme, fondé sur l'économie politique classique, avait affirmé que la situation matérielle des salariés ne pourrait être améliorée, de façon durable et générale, que grâce à une création abondante et à une accumulation persévérante de capital, que peut seul assurer l'ordre social capitaliste reposant sur la propriété privée des moyens de production. L'économie politique subjective de notre époque a approfondi et confirmé cette conception par sa théorie du salaire. Sur ce point le libéralisme moderne est donc tout à fait d'accord avec l'ancien libéralisme. Le socialisme croit avoir trouvé dans la socialisation des moyens de production un système qui procurerait à tous la richesse. Il s'agit d'examiner de sang-froid cette antinomie de deux conceptions. Ce n'est pas avec de la passion et avec des lamentations soi-disant morale qu'on avancera d'un pas.

Il est vrai que pour beaucoup le socialisme aujourd'hui est avant tout article de foi. Mais la critique scientifique a pour tâche primordiale de détruire les fausses croyances.

Pour soustraire l'idéal socialiste au danger d'être pulvérisé par la critique scientifique, on a essayé récemment de formuler autrement que d'habitude le concept : socialisme. D'accord avec l'ensemble des écrivains scientifiques j'ai adopté la convention suivante : Le socialisme représente une politique, qui veut édifier un ordre social, dans lequel la propriété des moyens de production est socialisée. A mon avis il faut lire l'histoire avec des yeux d'aveugle pour ne point voir que, dans les cent dernières années, c'est cela et pas autre chose qu'on entendait par socialisme, et que le grand mouvement socialiste était et est socialiste dans ce sens. Mais il ne s'agit pas de se disputer pour des questions de terminologie. Si jamais quelqu'un avait la fantaisie d'appeler socialiste une société idéale qui resterait attachée à la propriété privée des moyens de production, libre à lui. On peut toujours appeler chien un chat, et appeler la lune soleil. Substituer à des expressions usuelles, connues exactement, leur contraire, ne laisserait pas d'être peu pratique, et donnerait lieu à bien des malentendus. Ce qui fait l'objet de mon étude, c'est le problème de la socialisation de la propriété des moyens de production, c'est-à-dire le problème qui depuis cent ans a provoqué d'acharnés combats, le problème cat' ezoxhn de notre temps.

On ne peut pas éluder le problème de la définition du socialisme en déclarant que le concept socialisme renferme encore autre chose que la socialisation des moyens de production, et qu'on s'efforce par exemple de le réaliser pour des motifs d'un ordre différent ou un autre but — religieux ou autre — lié au premier. Les uns — partisans du socialisme — ne veulent entendre parler de socialisme, que si la socialisation des moyens de production est poursuivie pour de "nobles" motifs. Les autres -adversaires présumés du socialisme — ne veulent entendre parler de socialisme que si cette socialisation est envisagée pour des motifs "non nobles". Les socialistes croyants n'appellent socialisme que celui qui est lié à la religion, les socialistes athées que celui qui entend supprimer et la propriété et Dieu. Mais le problème du fonctionnement possible ou impossible d'un ordre social et économique socialiste n'a rien à voir avec le fait que les socialistes veuillent ou non adorer Dieu, ou que leurs aspirations proviennent de motifs que Monsieur X ou Z juge, de son point de vue subjectif, nobles ou non nobles. Chaque groupe du grand mouvement socialiste revendique naturellement pour lui le véritable socialisme, les autres groupes étant évidemment sur la fausse route. Je crois avoir exposé, dans mon étude, tout ce qu'il y avait à dire au sujet de ces prétentions.

Dans cette caractéristique des différences spécifiques des diverses tendances socialistes, leurs rapports avec l'idée de la démocratie et avec l'idée de la dictature jouaient un rôle important. Je n'ai rien à ajouter à ce que j'en ai dit dans les chapitres relatifs à ces questions (Ire Partie, chap. III, IIe Partie, IIIe section, chap. premier et IVe Partie, chap. V). Il suffit de noter ici que l'économie planifiée, que les amis de la dictature veulent édifier, est tout aussi socialiste que le socialisme propagé par ceux qui s'intitulent social-démocrates.

L'ordre social capitaliste est la réalisation de ce qu'on devrait appeler démocratie économique. Mais cette expression due, si je ne me trompe, à lord Passfield et à sa femme, Mrs. Beatrice Webb, est employée exclusivement pour désigner un état de chose où les ouvriers en tant que producteurs, et non pas les consommateurs, auraient à décider ce que l'on doit produire et de quelle manière. Un tel état de choses serait aussi peu démocratique qu'une constitution sociale où les fonctionnaires et les soldats, et non l'ensemble du peuple, auraient à décider de la politique du gouvernement. Ce serait à peu près le contraire de ce que nous avons l'habitude d'appeler démocratie. Lorsqu'on dit de la société capitaliste qu'elle est une démocratie de consommateurs, on veut dire par là que le droit, attribué aux chefs d'entreprises et aux capitalistes, de disposer des moyens de production ne peut s'obtenir autrement que par le vote, renouvelé chaque jour sur le marché, des consommateurs. Tout enfant qui préfère un jouet à un autre met son bulletin de vote dans l'urne d'où sortira finalement, comme élu, le "captain of Industry". Dans cette démocratie, il est vrai, n'existe pas l'égalité du droit de vote mais le droit de vote plural. Mais la faculté de disposer d'un nombre important de suffrages, qui implique qu'on dispose d'un revenu important, ne peut à son tour être acquise et maintenue que si on a fait ses preuves et justifié le choix. Bien que la consommation des riches dont on exagère souvent l'importance par rapport à la consommation de la masse, pèse plus lourd dans la balance que celles des pauvres, c'est déjà un résultat du choix, en ce sens que dans la société capitaliste la richesse ne peut être acquise et maintenue qu'en satisfaisant les consommateurs de la manière la mieux appropriée à leurs besoins. Ainsi la richesse des commerçants qui réussissent est-elle toujours le résultat d'un plébiscite des consommateurs et la richesse acquise ne peut être conservée que si elle est employée de la manière que les consommateurs estiment, de leur point de vue, être la plus convenable. L'homme moyen est, dans ses décisions de consommateur, beaucoup plus expert et plus incorruptible que comme électeur. Il y a, paraît-il, des électeurs, qui ayant à choisir entre protectionnisme et libre-échange, entre étalon-or et inflation, ne sont pas capables d'entrevoir toutes les conséquences de leur vote. La tâche de l'acheteur qui a à choisir entre plusieurs marques de bière ou de chocolat est assurément plus facile.

Une particularité du mouvement socialiste est la recherche d'expressions nouvelles pour désigner la constitution de l'État idéal. A la place d'une appellation périmée on en lance dans la circulation une nouvelle, qui sans doute recèle la solution définitive de l'insoluble problème fondamental du socialisme jusqu'au jour où l'on s'aperçoit, que, sauf le nom, rien n'a changé. Le slogan le plus récent est : capitalisme d'État. Cette enveloppe nouvelle cache simplement ce que l'on appelait économie planifiée et socialisme d'État. Or capitalisme d'État, économie planifiée et socialisme d'État ne diffèrent que sur des points accessoires de l'idéal "classique" du socialisme égalitaire. L'on ne prête pas assez attention à ce fait. Dans ce livre on étudiera toutes les formes possibles de l'État socialiste, sans distinction.

Le syndicalisme cependant diffère foncièrement du socialisme. Il a donc fait l'objet d'une étude particulière (IIe Partie, IIIe section, chap. II,  4).

J'espère que ces remarques suffiront pour empêcher un lecteur pressé et superficiel de croire que mon enquête et ma critique ne portent que sur le socialisme marxiste. Toutes les fractions du socialisme ont été très fortement influencées par le marxisme. Je lui consacre donc plus de pages qu'aux autres nuances socialistes. Mais je crois n'avoir rien laissé de côté de tout ce qui est en relation profonde avec les problèmes essentiels, je crois avoir exposé tout ce qui était nécessaire à l'analyse et la critique des particularités que présentent les programmes socialistes non marxistes.

Mon livre est une enquête scientifique et non un ouvrage de polémique politique. Autant que possible, j'évite délibérément de traiter des questions économiques d'actualité et de discuter la politique des gouvernements et des partis, pour étudier les problèmes de principe. Cependant je crois que précisément de cette manière je cherche à préparer, pour la politique des dernières années et plus encore pour celle de demain, une base sérieuse d'observation et de connaissance. Celui-là seulement est en mesure de comprendre ce qui ce passe autour de nous, qui a repensé, du point de vue critique, les idées socialistes jusque dans leurs dernières conséquences.

L'habitude d'écrire et de parler des faits de la politique économique, sans étudier à fond par la pensée et jusque dans leurs dernières conséquences les problèmes qui y sont inclus, cette habitude a enlevé toute valeur intellectuelle à la discussion publique des questions vitales intéressant la société humaine, et elle a conduit la politique sur des voies qui mènent à la destruction de toute civilisation. La proscription de l'économie politique décrétée d'abord par l'école historique allemande puis aujourd'hui par l" "Institutionnalisme" américain a fait tomber en désuétude l'exercice de la réflexion et de la pensée appliquées aux problèmes de la société et de l'économie sociale. Nos contemporains croient qu'on peut juger, sans préparation, toutes les questions qui font l'objet de sciences telles que l'économie politique et la sociologie. On se figure qu'un chef d'entreprises et un employé de syndicat, peuvent, rien que par leur fonction, avoir assez de compétence pour décider de questions intéressant l'économie politique. Le prestige usurpé, dont le "praticien" de cet acabit — (et chose curieuse, souvent un praticien dont l'activité a causé des échecs évidents, voire la banqueroute) — jouit aujourd'hui comme économiste doit enfin être renversé. On ne doit point, par faiblesse ou courtoisie mal placée, se contenter de compromis. Il faut démasquer cet amateur bavard, ce faux économiste, qui n'est qu'un ignorant.

La solution de chacune des nombreuses questions actuelles de la politique économique demande des opérations de pensée que celui-là seul peut faire, qui embrasse tout l'enchaînement des phénomènes économiques. Seules des expériences et des enquêtes historiques, qui ramènent aux fondements de la science, ont une valeur vraiment pratique. Les ouvrages qui s'occupent de questions éphémères, qui se perdent dans le détail, qui ne voient pas le général et le nécessaire, qui ne prêtent attention qu'au particulier et à l'accidentel, ne rendent aucun service.

On entend dire aussi : "Toutes les études scientifiques sur le socialisme ne servent à rien. Elles ne s'adressent qu'au petit nombre de personnes capables de suivre un raisonnement scientifique. Elles resteront toujours lettre morte pour les masses. Les slogans socialistes résonnent agréablement, attirent les masses qui désirent violemment le socialisme ; dans leur aveuglement c'est de lui qu'elles attendent le salut ; il leur promet d'assouvir leurs ressentiments. Ainsi l'on continuera à travailler à l'avènement du socialisme, et l'on vouera à la ruine certaine la civilisation édifiée pendant des milliers d'années par les peuples occidentaux. L'avenir inéluctable qui nous attend, c'est le chaos, la misère, la nuit de la barbarie.

Je ne partage pas du tout cette manière de voir. Sans doute il pourrait en être ainsi, mais il peut en être autrement. Sans doute la plupart des hommes sont incapables de suivre un raisonnement difficile, et l'on n'apprendra pas à ceux qui saisissent tout juste les choses les plus simples à comprendre les compliquées. Seulement les masses, précisément parce qu'elles ne peuvent pas penser par elles-mêmes, obéissent à la direction de ceux qu'on appelle les gens cultivés. Si l'on arrive à convaincre ces derniers, la partie est gagnée. Mais je ne veux pas répéter ce que je dis à un autre endroit de ce livre [3].

Je sais très bien que cela peut sembler une gageure de vouloir aujourd'hui, par une démonstration logique, convaincre les adeptes passionnés de l'idée socialiste de l'absurdité et de la folie de leurs conceptions. Je sais très bien qu'ils ne veulent pas entendre, qu'ils ne veulent pas voir, et que surtout, ils ne veulent pas penser, inaccessibles à tout argument. Mais de nouvelles générations grandissent, aux yeux ouverts, à l'intelligence ouverte. Elles considéreront les choses sans partialité, sans parti pris, pour agir à bon escient. Ce livre s'adresse à elles.

Plusieurs générations de politique somme toute libérale ont accru puissamment la richesse mondiale. La capitalisme a haussé les conditions d'existence des masses à un degré de bien-être que nos ancêtres n'auraient jamais pu soupçonner. L'interventionnisme et les mouvements pour réaliser le socialisme sont à l'oeuvre depuis quelques années pour faire crouler l'édifice de l'économie mondiale fondée sur la division du travail. Nous sommes au bord d'un abîme qui menace d'engloutir notre civilisation. La culture humaine disparaîtra-t-elle pour toujours ? Ou bien réussira-t-on encore au dernier moment à éviter la catastrophe et à retrouver l'unique voie du salut, la voie qui mène à la reconnaissance intégrale de la propriété privée des moyens de production ? Cela dépendra des idées qui animeront la génération de demain.

L. v. MISES

 

Notes

[1] Cf. Herkner, Socialpolitische Wandlungen in der wissenschaftlichen Nationalökonomie ("Der Arbeitgeber", 13e année, p. 35).

[2] Cf. Cassau, Die sozialistische Ideenwelt vor und nach dem Krieg, Festgabe für Lujo Brentano zum 80. Geburstag, Munich, 1925, t. I, pp. 149...

[3] Cf. ci-dessous Ve partie, chap. III,  3.


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