Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique

Études sur la méthode, l'objet et la substance de l'économie politique et de la sociologie

par Ludwig von Mises

Texte établi à partir d'une traduction anonyme inédite
(1933 pour la première édition allemande de l'ouvrage)

Nota : dans la préface de l'édition anglaise, Mises signale qu'il a d'abord employé (en 1929) le terme de sociologie, pour lui substituer par la suite celui de praxéologie.

 

Chapitre premier — Objet et délimitation de la science générale de l'action humaine

B. Domaine et portée du système des propositions a priori

 

1. La notion fondamentale de l'action et les catégories qui la conditionnent

Le point de départ de notre réflexion n'est pas l'économie, mais l'agir économique, l'action ou, selon un pléonasme en cours, l'action rationnelle. L'action humaine est un comportement conscient de l'homme qu'il nous est loisible de caractériser de façon claire et distincte par rapport aux comportements inconscients, quand bien même il ne serait pas toujours facile, dans un cas particulier, de décider si un comportement déterminé relève de l'une ou l'autre catégorie.

En tant qu'êtres pensant et agissant, nous saisissons l'idée d'action. Et en saisissant cette idée, nous saisissons en même temps les notions accouplées de moyen et de fin, de chemin et de but, de cause et d'effet, de commencement et d'achèvement, — et d'autre part les notions de valeur, de richesse, d'échange, de prix et de coût. Toutes ces notions sont nécessairement incluses dans la pensée de l'action, ainsi que les idées d'appréciation, d'ordre, de préférence, de pénurie et d'abondance, d'avantage et de désavantage, de succès, de profit et de perte. Le but premier de notre science est de développer logiquement toutes ces notions et catégories en une déduction systématique à partir de la catégorie fondamentale : l'action, et de faire ressortir les relations nécessaires qui lient ces notions les unes aux autres ; la partie de la science qui traite de ce problème est la théorie élémentaire de la valeur et des prix. Le caractère a priori de ces recherches ne saurait être mis en doute.

La condition humaine de l'action est un état d'insatisfaction d'une part, et d'autre part la possibilité, au moyen de l'action, de supprimer ou de diminuer cette même insatisfaction. (L'idée — en dernière analyse inaccessible à notre réflexion — d'un être parfait comporte, à ce qu'il nous semble, la nécessité corrélative d'une satisfaction absolue ; un être parfait n'agirait pas). La notion d'action comporte nécessairement cette condition, la plus générale de toute, et n'en comporte pas d'autre. Les autres déterminations et catégories de l'action sont indépendantes de la notion générale de l'action : elles ne sont pas posées nécessairement comme les conditions de l'acte concret. L'expérience seule peut faire voir si elles sont ou non données dans les cas particuliers. Mais, lorsqu'elles se trouvent données, l'action relève nécessairement de lois déterminées qui découlent de la structure catégorielle des conditions qui la précisent.

C'est un fait d'expérience que l'homme vieillit et qu'il meurt et qu'il ne peut ainsi rester indifférent à l'écoulement du temps. Il est vrai que toute expérience ne nous a fait voir jusqu'ici que des hommes soumis à la nécessité de vieillir et de mourir, que nous n'avons pas la moindre raison de supposer que nous puissions faire un jour une expérience différente, et que cette expérience précisément nous semble le signe par excellence d'une loi d'airain de la nature — mais tout cela n'enlève rien au caractère empirique du fait. Que le temps soit une des conditions auxquelles l'action est soumise, c'est donc là une constatation empirique, non pas une vérité a priori. Nous pouvons sans contradiction nous représenter comme agissant des êtres libérés de l'âge et de la mort. Mais dès que nous considérons l'action de créatures humaines pour qui le temps n'est pas un écoulement indifférent, et qui ainsi en tiennent compte dans leurs actes, parce qu'il leur paraît important d'atteindre tôt ou tard un état auquel ils visent, il nous fait obligatoirement attribuer à leur action l'ensemble des caractères qui découlent nécessairement de la catégorie du temps. Nous ne pouvons plus échapper aux conséquences qui proviennent de l'introduction de cette catégorie en invoquant le caractère empirique du fait que le temps est une des conditions de l'action considérée. Ce fait seul a un caractère empirique ; les conséquences nécessaires de l'introduction du temps comme l'une des conditions de l'action — par exemple ce que la « théorie de l'agio » expose de l'intérêt du capital — échappent au domaine de l'empirisme.

L'expérience seule peut faire voir si l'échange de biens économiques (au sens le plus large du mot, incluant également les services rendus), se produit sous forme directe ou par le moyen d'un instrument d'échange. Mais dès que et dans la mesure où l'on a recours à un tel instrument d'échange, toutes les conséquences découlant nécessairement de l'échange indirect entrent en vigueur. L'action ne saurait alors échapper à aucune des lois formulées par la théorie quantitative, par la théorie des rapports entre l'intérêt et la quantité de monnaie et de crédit ou par la théorie monétaire du cycle économique. Toutes ces lois resteraient valables, quand bien même l'échange indirect n'aurait jamais existé. Seul varierait le jugement que nous portons sur leur signification pratique du point de vue de notre action et de la science du réel. La valeur heuristique de l'expérience pour la connaissance de l'action ne doit pas être méconnue. Peut-être, si l'échange indirect n'avait jamais existé, ne nous aurait-il pas été possible de le saisir comme une forme possible de l'action, et d'en poursuivre l'étude dans toutes ses ramifications. Mais cela ne change rien au caractère a priori de la déduction de nos lois.

Ces réflexions nous facilitent l'examen de la valeur des doctrines qui ne veulent voir dans la totalité ou dans le plus grand nombre des propositions de l'économie politique que des énoncés valables uniquement à l'intérieur d'une période historique déterminée, et qui ainsi veulent remplacer ou tout au moins compléter la théorie générale par une autre dont les lois ne valent qu'à l'intérieur de certaines limites historiques et nationales. Toutes les lois que la théorie universelle est en état d'établir valent dans la mesure et pour autant que sont données les conditions qu'elles supposent et qu'elles ont nettement définies. Ces conditions étant données, les lois sont applicables sans exception. Ce qui revient à dire que celles de ces lois qui se rapportent à l'action en soi, c'est-à-dire simplement à un complexe composé d'un côté d'un état d'insatisfaction et de l'autre de la possibilité reconnue de remédier par un comportement conscient à cette insatisfaction, valent sans exception pour toute action humaine et qu'ainsi les lois élémentaires de la valeur valent sans exception pour toute action humaine. L'action d'un individu isolé obéit aux lois élémentaires de la valeur. Lorsque l'action se rapporte à des biens d'un rang supérieur, toutes les lois de la théorie de l'imputation entrent en vigueur. Dans le cas d'un échange entre personnes, toutes les lois de la formation des prix. Dans le cas d'un échange indirect, toutes les lois de la théorie de la monnaie. Lorsque se développe une circulation fiduciaire, toutes les lois de la théorie de la circulation fiduciaire (théorie de la banque). On serait mal venu d'exprimer cette vérité de fait en disant, par exemple, que les lois de la théorie monétaire ne valent que pour celles des périodes de l'histoire dans lesquels se produit le phénomène de l'échange indirect.

Aussi bien la doctrine qui affirme la relativité historique de la théorie ne l'entend-elle pas de cette manière. Sa prétention première est précisément de ne pas reconnaître la validité des lois établies par la théorie universelle à l'intérieur de périodes historiques dans lesquelles sont données les conditions supposées par la théorie — de prétendre, par exemple, que les lois de la formation des prix ne seraient pas identiques dans deux époques différentes. Elle affirme, par exemple, que les lois de la formation des prix telles que les développe l'économie politique de l'école subjectiviste n'ont de valeur qu'à l'intérieur d'une économie libre, et qu'elles ne sauraient plus s'appliquer à une époque d'économie dirigée, de cartels et de l'intervention des pouvoirs publics.

Or la théorie de la formation des prix développe les lois des prix sous le régime de la concurrence et sous le régime du monopole, et montre que tout prix ne peut s'établir que sous l'un ou l'autre de ces régimes, et qu'il n'y a pas de troisième possibilité. Un état de concurrence limitée et entravée, mais qui, du point de vue de la formation des prix ne va pas jusqu'au monopole, ne pose pas à la théorie de problème particulier. La formation des prix sous le régime de la concurrence est indépendante en son principe de l'importance de la concurrence. Le volume relatif de la concurrence dans chaque cas particulier est une donnée que la théorie n'a pas à considérer — car elle saisit les conditions sous leur aspect de catégorie, non pas sous leur aspect concret. Le volume de la concurrence influe dans les cas particuliers sur le niveau des prix, mais reste sans influence sur le mode de formation des prix dans ses traits essentiels.

L'école historique n'a pas réussi à faire la preuve de son affirmation selon laquelle les lois établies par la théorie universelle ne valent pas pour toute action humaine, indépendamment de toute considération de lieu, de temps, de race et de nation. Pour fournir cette preuve, il lui aurait fallu prouver que la structure logique de la pensée et les catégories fondamentales de l'action humaine se transforment au cours de l'histoire et diffèrent selon les peuples, les races, les classes, etc. Elle n'a jamais pu l'établir, et la philosophie a démontré le contraire 1.

L'école classique n'a jamais davantage pu produire une proposition qu'elle aurait été fondée à présenter comme une loi économique de valeur limitée dans le temps, dans l'espace, etc. Ni a posteriori, ni a priori, elle n'aurait pu aboutir à telle proposition. Si la pensée et l'action sont réellement assujetties aux catégories de lieu, de temps, de race, de classe, de peuple, de climat, etc., il ne saurait être donné à un Allemand du XXe siècle de déterminer la loi de la pensée et de l'action d'un Grec du temps de Périclès. Nous avons déjà montré l'impossibilité d'établir a posteriori des lois empiriques de l'action 2. Le seul produit de la « théorie historique » fut de l'histoire — le plus souvent, il est vrai, de la bien mauvaise histoire, mais en tous cas sous l'aspect de son caractère logique, de l'histoire, et nullement de la théorie.

2. Théorie a priori et vérification empirique

Des expériences nouvelles peuvent nous obliger à modifier ou à abandonner des conceptions résultant d'expériences antérieures. Mais jamais une expérience quelconque ne peut nous faire abandonner ou modifier des propositions a priori. Car ces propositions ne proviennent pas de l'expérience, elles sont logiquement antérieures à l'expérience et ne peuvent recevoir de l'expérience ni une confirmation qui les justifie, ni un démenti qui les ébranle. Nous ne pouvons comprendre l'action que grâce à elles. Il n'est rien de plus erroné que la conception de l'empirisme selon laquelle les propositions théoriques résulteraient de manière inductive d'une observation des faits dégagée de toute théorie. Nous ne pouvons accéder aux faits eux-mêmes qu'avec le secours de la théorie. Même la pensée la plus naïve, aussi éloignée que possible de toute science, persuadée de son caractère purement « pratique » et affichant un mépris parfait de la « théorie, » possède une certaine conception théorique de son action. Privée de cette « théorie, » elle ne saurait rien exprimer de son action, elle ne pourrait y réfléchir, elle ne pourrait même agir. La pensée scientifique ne se distingue de la pensée commune qu'en ceci qu'elle cherche à aller plus loin que cette dernière, et ne consent à s'arrêter qu'à un point passé lequel elle ne trouve plus rien de pensable. Les théories scientifiques ne se distinguent des théories de tout un chacun que par leur souci de ne construire que sur des bases que la pensée n'arrive pas à ébranler. On s'arrange aisément, dans l'existence de tous les jours, de conserver sans examen des conceptions toutes faites, des préventions et des malentendus de toute sorte, et, pour peu qu'il y ait quelque difficulté à s'en libérer, de ne pas contester un instant les sophismes et les erreurs : science et théorie visent au contraire à l'unité et au système, à la clarté, à la rigueur, à l'évidence apodictique, à l'absence de contradiction.

Les expressions mêmes que nous employons dans l'action, et plus encore celles qui nous servent à exprimer notre action sont pleines de théories que nous nous sommes faites sur l'action. On s'est bien souvent lamenté sur les difficultés qui résultent pour la connaissance scientifique de l'imprécision du langage 3 ; ces difficultés proviennent précisément du fait que les concepts dont se sert la langue commune expriment déjà eux-mêmes certaines théories, à savoir les conceptions de la connaissance commune. C'est pour n'avoir pas remarqué qu'instrument nécessaire de la pensée, tout langage est déjà plein de théorie, que l'historicisme a pu croire à la possibilité de considérer les faits en dehors de toute théorie. Allant aux objets de la science avec le langage, avec ses mots et ses concepts, nous les abordons déjà avec des conceptions théoriques. L'empiriste lui-même, qui prétend travailler en dehors de toute théorie, utilise tout un arsenal de théories. Son outillage intellectuel ne se distingue de celui que met sur pied la théorie scientifique véritable, que par une plus grande imperfection qui le rend moins utilisable.

Une proposition théorique a priori ne saurait ainsi jamais être réfutée par l'expérience. L'action humaine ne se présente jamais à l'expérience que comme un phénomène complexe que la théorie doit d'abord analyser, c'est-à-dire interpréter déjà, avant qu'il ne soit possible de statuer sur son rapport avec cette théorie elle-même, pour essayer d'en trouver une confirmation ou une infirmation. D'où le fait — et la contrariété — que les partisans de théories contradictoires se réclament régulièrement de la même expérience pour confirmer leurs conceptions. L'idée que la statistique peut suffire à tout prouver n'est que l'expression populaire de cette vérité d'expérience. Aucune aventure politique ou économique, si insensée qu'elle puisse être, ne peut réfuter aux yeux de ses partisans la doctrine dont elle est issue : car celui qui est convaincu a priori de la justesse de ses conceptions ne manquera jamais d'invoquer, pour expliquer l'insuccès, l'absence de telle ou telle condition, nécessaire, d'après sa théorie, au succès de l'expérience. Tous les partis politiques d'Allemagne ont voulu trouver la preuve de la justesse de leurs théories dans les expériences du second Empire allemand. De l'expérience du bolchevisme en Russie, partisans et adversaires du socialisme tirent des conclusions opposées. Mais le moment décisif de toute discussion sur le caractère probant d'une expérience historique concrète est et sera toujours, en dehors de toute expérience, l'examen de celles des propositions de la théorie universelle a priori qui apparaissent dans cette discussion. Tout débat sur les enseignements que l'on doit tirer de l'histoire se transforme nécessairement en un débat de théorie pure, logiquement distinct de toute considération historique. Il serait temps de s'accorder enfin et généralement sur le fait qu'il n'est dans les discussions de principe touchant aux questions de l'action humaine « rien de plus nuisible et de moins digne d'un philosophe » « que la grossière invocation d'une expérience soi-disant contradictoire, » — et non pas seulement comme Kant 4 et derrière lui les socialistes de toute tendance lorsque cette invocation d'une expérience contradictoire se dirige contre le socialisme.

En raison même de la complexité de l'expérience historique, l'insuffisance d'une théorie erronée ne se révèle nullement de façon plus évidente lorsqu'on oppose à cette théorie les faits, que quand on la mesure à la théorie véritable. Si l'on a abandonné la loi d'airain des salaires, ce n'est pas parce qu'elle s'est trouvée réfutée par l'expérience, mais en raison uniquement de son absurdité immanente. Car, de toutes les affirmations qu'elle pose, la plus éminemment contestable, et celle dont la contradiction avec les faits aurait dû être la plus aisément relevée, l'idée que le niveau des salaires ne dépasse jamais les conditions d'un standard minimum d'existence, cette idée n'a rien perdu aujourd'hui de sa valeur pour l'opinion et dans les discussions des non-spécialistes, de même que pour la théorie marxiste de la plus-value, qui prétend d'autre part repousser l'idée de la loi d'airain. Contre toute expérience du passé, Knapp a cependant échafaudé sa théorie étatiste de la monnaie, et nulle expérience postérieure n'a amené ses partisans à abandonner cette doctrine.

Une telle obstination contre l'évidence doit être un avertissement à la science. L'expérience semble-t-elle contredire la théorie, nous pouvons en effet en règle générale admettre qu'une des conditions prévues par la théorie n'était pas donnée par l'expérience, ou que notre observation se trouve quelque part en défaut : la condition générale de l'action, insatisfaction d'une part, et de l'autre possibilité d'effacer totalement ou en partie cette insatisfaction, étant toujours réalisée dans toute action concrète, il ne subsiste en effet, concernant les théorèmes se rapportant à l'action en soi qu'une autre possibilité : une erreur dans l'observation. Mais la science ne saurait être assez prudente. Demeure-t-il impossible de trouver dans les faits la confirmation de la théorie, c'est peut-être la théorie elle-même qui se trouve alors insuffisante. L'écart entre la théorie et les faits doit nous être une raison de poser toujours à nouveau les problèmes de la théorie. Mais tant du moins que la réflexion abstraite ne nous révèle pas d'illogismes, nous ne sommes ni qualifiés ni fondés à mettre en doute la vérité de la théorie. D'autre part le fait qu'une théorie ne se trouve pas contredite par l'expérience ne constitue pas encore une preuve de sa vérité. Le grand logicien de l'empirisme, John Stuart Mill, n'a assurément découvert aucune contradiction entre l'expérience et la théorie objective de la valeur. Sans quoi il n'eut jamais prétendu, et précisément à la veille d'un bouleversement radical dans la théorie de la valeur et des prix, que tous les problèmes touchant aux lois de la valeur étaient résolus pour le présent et pour l'avenir, la théorie se trouvant parfaite 5. Venant d'un tel esprit, semblable erreur doit constituer un avertissement pour tous les théoriciens.

3. Théorie et matière de l'expérience

Du fait que la science de l'action humaine ne s'attaque qu'aux problèmes théoriques dont la solution comporte de façon directe ou indirecte un intérêt pratique véritable, et qu'elle renonce pour les raisons que nous avons déjà indiquées 6 à développer en un système complet et intégral la totalité des catégories possibles de l'action, elle retire d'ailleurs un avantage particulier. S'attachant en effet en toute première place aux problèmes que pose l'action, en tant que soumise dans l'expérience à des conditions déterminées et reconnues, obligée ainsi de tenir constamment compte de l'expérience et des faits, elle risque d'autant moins d'oublier que l'une, et non la moindre, de ses tâches consiste dans la délimitation de la frontière entre celles des conditions de l'action qui peuvent et doivent être saisies comme catégories même de l'action d'une part, et, les données concrètes de toute action particulière d'autre part. La théorie ne doit jamais cesser de tenir compte des réalités concrètes, de l'individuel et du singulier, car c'est là pour elle le seul moyen de faire voir où s'arrête (pour l'acte d'appréhension intellectuelle, non pas, naturellement dans l'espace, dans le temps ou de quelque façon susceptible d'une perception sensible) le domaine de l'intelligible pur, et où commence celui de l'historique. Si la science qui vise à une connaissance universelle se voit dans l'obligation de se créer un outil lui permettant de pousser la théorie aussi loin que possible, — c'est-à-dire de telle sorte qu'elle ne laisse échapper, lorsque l'expérience a corroboré la nécessité de les englober dans le système, aucune de celles des conditions de l'action qui sont susceptibles d'être saisies de façon catégorielles, — il lui faut du même coup aborder pour son compte une partie des problèmes relevant des méthodes descriptive, statistique et historique. Car il lui serait autrement impossible de reconnaître et de jalonner les frontières de son propre domaine — cet effort de délimitation étant son objet propre, non pas celui des disciplines spéciales empiriques et descriptives qu'elle précède logiquement.

Ce processus cache, il est vrai, bien des dangers. On oublie parfois de distinguer l'universel et l'historique, on confond les méthodes entre elles et arrive ainsi à des résultats insatisfaisants. C'est ainsi, par exemple, que les géniales recherches de Böhm-Bawerk sur la théorie de l'intérêt se ressentent fort vivement de la confusion des deux méthodes.

4. Séparation de la fin et des moyens : l'irrationnel

Les objections élevées contre le système d'une science de l'action humaine tirent pour la plupart leur origine dans une conception erronée de la différence entre la fin et les moyens. Dans le sens strict du mot, la fin consiste toujours à supprimer un état d'insatisfaction. Mais nous sommes parfaitement fondés à étendre le sens de ce mot et à y englober également le fait de réaliser dans le monde extérieur une situation telle que notre satisfaction s'ensuive de façon immédiate, ou qu'il nous devienne possible, sans autre difficulté, d'y atteindre par notre action. Le but consiste-t-il, par exemple, à écarter une sensation de faim, l'acquisition et la préparation de la nourriture peuvent aussi bien être désignées comme but ; est-il d'écarter une sensation de froid, l'action de chauffer la pièce où nous nous trouvons constitue aussi bien le but. Est-il besoin, pour supprimer l'état d'insatisfaction, de préparatifs plus complexes, chacune des étapes préparatoires du résultat final que l'on recherche est habituellement désigné du nom de but. C'est ainsi que l'on désigne dans l'économie actuelle de l'échange selon les principes de la division du travail, le gain à réaliser comme la fin de l'action, et l'acquisition de tous les objets assurant de façon indirecte la satisfaction finale des besoins, comme fin provisoire ou intermédiaire.

Sur la fin principale se greffent des fins accessoires, conduisant à sa réalisation. Un individu se déplace de A vers B. Il choisirait le chemin le plus court, n'étaient-ce des fins accessoires qui exigent satisfaction. Il fera ainsi des détours s'il peut par là profiter plus longtemps de l'ombre, ou passer par un troisième point C qu'il désire visiter, ou éviter des dangers qui le menacent sur le chemin le plus court, ou si, tout simplement, il préfère le trajet le plus long. S'il décide de faire un détour, nous en concluons qu'au moment où il a arrêté sa décision il jugeait de plus d'intérêt pour lui la réalisation de ces fins accessoires que l'économie de trajet qu'il aurait autrement réalisée. Le prétendu détour n'est ainsi nullement un « détour » pour lui, puisqu'en faisant ce détour il a retiré de son action, ou aurait dû en retirer, les choses étant ce qu'elles étaient lorsqu'il a pris sa décision, une satisfaction plus grande qu'en se rendant directement à son but par le chemin le plu direct. Le chemin qu'il a choisi de prendre ne constitue ainsi un détour qu'aux yeux de celui qui ne tient pas compte de l'existence des fins accessoires. Il était, pour notre promeneur, le chemin tout indiqué, c'est dire celui qui lui laissait espérer un maximum de satisfaction 7.

L'état d'insatisfaction ne pouvant jamais être considéré que d'une façon subjective et du point de vue de l'individu, la science, qui n'a pas à poser ou à trancher des valeurs, mais uniquement à les considérer comme données, n'a pas davantage à débattre sur la nature de ce qui constitue les fins dans le sens exact du mot. Le vouloir et les désirs des individus sont les éléments constitutifs des fins de l'action. Parle-t-on de l'adéquation plus ou moins grande des moyens, on ne peut jamais le faire que du point de vue de l'individu agissant.

Il est ainsi nécessaire de mettre au point les objections toujours répétées qui affirment de l'action humaine qu'elle n'est nullement rationnelle. Il est sans doute indéniable que l'homme n'agit pas toujours de façon objectivement satisfaisante, c'est-à-dire que, soit par ignorance des relations de cause à effet, soit par une appréciation inexacte de la situation réelle, il agit souvent autrement, pour arriver à ses fins, que ne ferait dans le même cas un tiers mieux informé. La médecine du traumatisme n'était pas en 1833 ce qu'elle est en 1933 et sera vraisemblablement toute différente en l'an 2033. Hommes d'État, capitaines et spéculateurs agissent souvent tout autrement qu'ils ne feraient s'ils avaient une connaissance précise de toutes les données nécessaires pour bien juger de la situation. Seul un être parfait, maîtrisant dans son omniscience la totalité des circonstances et de l'enchaînement causal pourrait savoir comment devrait à chaque instant agir l'homme, perpétuellement sujet à l'erreur, s'il participait à la divine omniscience.

Essayer de distinguer entre une façon « rationnelle » et une façon « irrationnelle » d'agir, ce ne serait pas seulement nous ériger en juge suprême des jugements de valeurs de nos prochains, mais encore, hypostasiant notre propre savoir en un savoir absolu et objectif, nous arroger une position qui ne peut légitimement être celle que d'un être omniscient. Prétendre qu'il est des façons d'agir irrationnelles, c'est toujours apprécier de notre point de vue des fins qui nous sont étrangères. Dire que l'irrationnel tient sa place dans l'action humaine, c'est dire seulement que nos semblables n'agissent pas d'une façon qui nous paraisse juste. Mais si nous choisissons de nous refuser à apprécier ainsi les fins arrêtées et poursuivies par autrui et à nous attribuer par là une omniscience illusoire, l'affirmation qu'il est des actions irrationnelles devient impossible et vaine, parce qu'inconciliable avec la notion d'action. « Chercher à réaliser un but, » « viser à un but, » ce sont là des caractères que l'on ne peut effacer de la notion d'action. Un être qui ne vise en propre à aucun but et à aucune fin n'a d'autre existence que réagissant sans participation d'une volonté personnelle à une excitation extérieure, à la façon d'une balle ou d'un instrument passif. L'homme sans doute se situe lui aussi au-delà de la sphère de son action, comme le roseau au vent. Mais dans la mesure où il lui est possible d'agir, il ne cesse jamais d'agir. La tolérance et l'abstention sont également une façon d'agir lorsqu'il est possible de réagir autrement. Même l'attitude déterminée par l'inconscient freudien ou par le subconscient est elle aussi une action, puisqu'elle pourrait être combattue par une attitude consciente qui n'arrive pas à se manifester. Même dans l'inconscient, dans le comportement apparemment vide de sens des névropathes et des psychopathes, il y a un « sens, » c'est-à-dire une tendance à une fin et à un but 8.

Toutes les lois de l'action que nous établissons sont indépendantes des motifs qui déterminent l'action et des buts auxquels elle vise dans la particularité des cas. Que cette action soit déclenchée par des motifs altruistes ou égoïstes, par des sentiments élevés ou vils, qu'elle vise à des fins matérielles ou spirituelles, qu'elle provienne d'une réflexion pénétrante, attachée à en prévoir les plus lointaines conséquences, ou des affections, de l'impulsion d'un instant, la chose est sans importance. Les lois catallactiques que formule l'économie politique sont valables, par exemple, pour tout échange, que les parties aient agi de façon folle ou sage, qu'elles aient été guidées par des motifs « économiques » ou « non économiques » 9. Les mobiles de l'action et les buts auxquels elle tend sont pour la théorie de l'action des données, dont sans doute dépend le cours que prendra l'action dans le cas particulier, mais qui restent sans l'influence sur l'essence même de l'action.

Nous voyons ainsi ce qu'il faut penser de cette idée de l'irrationalité de l'action, que l'on évoque aujourd'hui si volontiers. Les notions de « rationnel » et d' « irrationnel » ne sauraient absolument être appliquées aux buts considérés comme tels. On peut, si l'on veut, se livrer à l'appréciation des fins, les trouver bonnes ou nuisibles, nobles ou viles, les louer ou les décrier. Mais les expressions de « rationnel » et d' « irrationnel » ne sauraient jamais être employées qu'à propos des moyens et des voies arrêtés pour parvenir à un but ; et du fait même qu'on les limite à cet emploi, elles ne prennent de sens que considérées sous un certain aspect technique. Or, tout écart du chemin prescrit comme « rationnel » par cette technologie ne peut s'expliquer que de deux façons : soit que l'individu agissant n'ait pas eu connaissance des chemins « le plus rationnel, » soit qu'il ait abandonné ce chemin, dans l'intention de poursuivre accessoirement des fins supplémentaires — qui, du point de vue de la réflexion, sont peut-être parfaitement trompeuses. Mais dans aucun de ces deux cas on n'est fondé à parler d'une action irrationnelle.

L'action, par définition, est toujours rationnelle. Et qualifier les fins d' « irrationnelles » parce qu'elles paraissent illusoires à notre sentiment des valeurs, c'est là une attitude dont il nous faut absolument essayer de nous défaire, car elle conduit à de graves malentendus. Au lieu de prétendre que l'irrationnel joue un rôle dans l'action, on devrait s'habituer à dire tout simplement qu'il est des gens qui visent à d'autres buts que nous ne faisons nous-mêmes, ou qui emploient d'autres moyens que nous ne ferions à leur place.



Notes

1. Voir ci-dessous, p. 99 sqq.

2. Voir ci-dessus, p. 9 sqq.

3. Cf. Wieser, Über den Ursprung und die Hauptgesetze des wirtschaftlichen Wertes, Vienne, 1884, pp. 1 sqq.

4. Cf. Kant, Kritik der reiner Vernunft (Critique de la raison pure), Sämtl. Werke, Inselausgabes, volume III, p. 286.

5. Cf. John Stuart Mill, Principles of political economy, livre III, chapitre 1,  1, édition de Londres, 1867, p. 265.

6. Cf. ci-dessus p. 14 sqq.

7. Cf. Robbins, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, Londres, 1932, pp. 23 sqq.

8. Cf. Freud, Lectures on the Introduction to Psychoanalysis, 17e leçon (édition in 12, p. 263).

9. Cf. Wicksteed, The Common Sense of Political Economy, édité par Robbins, Londres, 1933, volume 1, p. 28.


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