Politique économique

Réflexions pour aujourd'hui et pour demain

Traduction française : Éditions de l'Institut Économique de Paris (1986)

par Ludwig von Mises

traduit par Raoul Audouin.

 

Introduction

LUDWIG von MISES
Lemberg, 29 septembre 1881
New York, 10 octobre 1973

Comme la Grèce et Florence à leur apogée, l'Autriche-Hongrie, et Vienne en particulier, jouirent d'une brève période de liberté, de 1867 à 1914 ; les arts et les sciences y connurent un épanouissement soudain. Ludwig von Mises est un fruit précieux de cette civilisation européenne qui continua à briller jusqu'à l'invasion nazie en 1938.

Gustavo Velasco

Ludwig von Mises, ce géant intellectuel dont se réclament trois Prix Nobel d'économie aujourd'hui — Friedrich Hayek, Milton Friedman et George Stigler — est presque inconnu en France. Et pourtant, lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire, 71 écrivains libéraux de 18 pays participèrent au recueil d'hommages Towards Liberty publié par l'Institute for Humane Studies, en Californie, à l'initiative de son animateur Floyd A. Harper.

Mais, comme l'écrivait Pierre Lhoste-Lachaume pour ce recueil, « bien avant la vogue de Keynes, Ludwig von Mises avait démontré la vanité et les dangers de tous les palliatifs étatiques, et notamment de la substitution du crédit inflationniste à une épargne réelle. Mais l'Occident, pour son malheur, a préféré Keynes à Mises. »

Sans trêve au service du vrai

Lemberg, où est né Ludwig von Mises, est une ville de Galicie qui faisait alors partie de l'Empire austro-hongrois ; entre les deux guerres mondiales, elle fut Lwow, en Pologne ; elle est maintenant Lvov, en Ukraine soviétique a. Parallélisme frappant avec la carrière de Ludwig von Mises : officier d'artillerie, il se battit en Galicie contre les Russes ; universitaire Viennois, il engagea la lutte intellectuelle contre le totalitarisme, et dut se replier sur Genève en 1934 ; en 1940, la débâcle inattendue des Français lui fit choisir l'exil outre-Atlantique. C'est de là que, pour reprendre les mots de Gustavo Velasco, « à la différence de beaucoup d'hommes de moindre courage, Ludwig von Mises poursuivit son oeuvre avec une vitalité et une persévérance exceptionnelle ». Quant à F.A. Harper, voici comment il caractérise le rang que Ludwig von Mises occupe dans l'histoire de la pensée contemporaine :

« Cet homme hors du commun a été à juste titre qualifié de savant par les savants mêmes et de héraut des potentialités de l'Homme. Son rare degré de conscience philosophique et d'intégrité scientifique a guidé de nombreux penseurs dans un effort d'élévation spirituelle qui, sans lui, eût été à peine concevable. »

Cofondateur et pilier de la Mont Pèlerin Society, sa renommée s'étendit mondialement dans les années d'après-guerre. Pourtant les Universités américaines le tinrent tacitement à l'écart : il était trop à contre-courant de l'anticapitalisme des intellectuels fonctionnarisés. Maintenant ses compagnons de la Mont Pèlerin Society et ses disciples ont au contraire l'oreille des étudiants et Human Action 1 concurrence Das Kapital. Mrs. Margit von Mises n'a cessé, depuis la mort de son mari, de sauver de l'oubli ses travaux non encore publiés ; elle-même a écrit en 1976 un livre délicieux et passionnant (My years with Ludwig von Mises, Arlington House Publishers, New Rochelle, N.Y.) pour que vive dans les souvenirs l'homme de coeur et de dévouement qui se cachait pudiquement derrière la rigueur de l'oeuvre.

L'oeuvre écrite

La persévérance et méticuleuse édification de cette « science de l'agir humain»  que Ludwig von Mises appela la praxéologie, ressort du catalogue dressé à la Foundation for Economic Education (Irvington on Hudson, N.Y.) par Bettina Bien, en 1969 : 19 livres, qui en deviennent 46 en comptant les éditions augmentées et les traductions ; et 219 articles recensés (d'autres furent détruits par les nazis en 1938). Deux thèmes essentiels sous-tendent cette immense carrière commencée en 1904 et poursuivie pendant 65 ans.

Le premier thème est celui du rôle essentiel de la monnaie dans l'efficacité sociale du système de marché ; et en contraste, les dégâts de toute expansion artificielle des moyens de paiement. Sa Théorie de la monnaie et du crédit, publiée en 1912 à Munich et Leipzig, consacra Ludwig von Mises aux yeux des économistes. Réécrite entièrement en 1924, traduite en anglais en 1934, encore complétée en 1953 dans cette langue, traduite en espagnol en 1936, et en japonais en 1949, elle reste aujourd'hui l'ouvrage de référence fondamental en la matière.

Le second thème est celui de la société libre, qui ne peut s'édifier que sur l'honnêteté monétaire, et dont l'essence comme le but se résument dans la coopération mondiale à travers les échanges de gré à gré. Ludwig von Mises aborde cette analyse dès 1919, avec le livre qu'il publie à Vienne sous le titre Nation, État et Économie. Cela débouche en 1922 sur une première critique fondamentale du socialisme et en 1927 sur une réexposition du Libéralisme b.

C'est en 1932 — quatre ans avant la Théorie générale de John Maynard Keynes — que paraît dans sa forme définitive la critique du Socialisme en tant qu'économie collective ; écrite en allemand, elle sera traduite en anglais en 1936, puis en français en 1938. La version anglaise est augmentée en 1951 et réimprimée en 1969. L'on peut encore citer des études en quelque sorte complémentaires : d'ordre épistémologique comme Les problèmes de fond de l'économie nationale c (en allemand, 1933, traduit en anglais en 1960) ; concernant les structures totalitaires, comme Le gouvernement omnipotent (en anglais en 1944, traduit en français et en espagnol en 1947). Et encore La bureaucratie (États-Unis en 1944, Londres 1945, traduction française en 1946, réimpression aux États-Unis en 1969). Enfin, Le chaos du planisme (aux États-Unis en 1947, traduit en français en 1956).

Le maître-livre : Human Action

Illustration de l'économie de marché et critique des déviations n'étaient cependant que des piles de pont, pour jeter à travers le delta des sciences humaines la grande route commune de la praxéologie, la théorie générale de l'agir humain. Human Action se présente cependant avec ce sous-titre modeste et véridique : Un traité d'économie. C'est, explique Ludwig von Mises, que de toutes les sciences sociales c'est l'étude de l'économie qui est la plus anciennement ouverte et la plus évoluée.

Une première présentation, en allemand, paraît à Genève en 1940 sous le titre de Nationalökonomie. C'est seulement au bout de neuf ans de travail que paraît, aux États-Unis, la première des trois éditions de Human Action (1949, 1963, 1966). Il y a eu une traduction italienne en 1959 et une espagnole en 1960, cette dernière rééditée deux fois. D'autres sont en préparation, en allemand, en japonais et en français.

Pour aborder cette oeuvre monumentale (en anglais 889 pages) deux guides peuvent être utiles : d'abord le glossaire dressé par le Professeur Greaves sous le titre « Mises made easier », où sur 150 pages sont classés alphabétiquement tous les mots-clefs avec renvoi aux principaux alinéas des douze principaux ouvrages de Ludwig von Mises. Mais avant tout, il y a les 60 pages (du Freeman, n de septembre 1981) où George Koether donne, également par ordre alphabétique, un aperçu analytique des thèses du maître, par une soixantaine d'extraits caractéristiques. La langue en est très simple, car Ludwig von Mises écrit, avec des mots anglais, des phrases bâties comme le français du XVIIIe siècle. Voici deux passages choisis dans le sélection de George Koether, parce qu'ils précisent la position de Ludwig von Mises quant aux rapports de la science et de la morale :

« Lorsque nous parlons de lois de la nature, nous avons à l'esprit le fait qu'il existe en permanence une inexorable interconnexion de phénomènes physiques et biologiques. En parlant de loi de l'agir humain, nous évoquons le fait qu'une telle interconnexion inexorable est présente aussi dans le champ de l'agir humain comme tel et que l'homme doit reconnaître ces constantes s'il veut agir efficacement.

« L'observance des règles morales, indispensables à l'établissement, à la préservation et à l'intensification de la coopération sociale, n'est pas considérée par l'économiste comme un sacrifice à une entité mythique, mais comme le recours aux méthodes d'action les plus appropriées, ou comme le prix à payer pour atteindre à des valeurs plus hautement considérées. »

L'homme Ludwig von Mises

Voici quatre témoignages d'intellectuels, représentatifs de quatre générations successives, sur lesquels l'influence de la personnalité de Ludwig von Mises a été, de leur propre aveu, déterminante :

— De Friedrich A. von Hayek, Prix Nobel :

« Encore étudiant à l'Université de Vienne, au tournant du siècle, Ludwig von Mises partageait les préjugés à la mode et penchait comme nous tous vers ce qu'on appelle maintenant la gauche. Puis entièrement de son propre chef, il découvrit les idées du libéralisme classique et voua toute son existence à rebâtir et réanimer cette tradition. »

— De John Chamberlain, critique littéraire au Freeman :

« Le grand mérite de l'oeuvre de Ludwig von Mises est de montrer dans le détail précis comment et pourquoi un gouvernement interventionniste, en enfreignant des droits naturels, conduit à l'appauvrissement de la société... Il y a des signes de progrès : la théorie économique autrichienne n'est plus une étude méprisée... Les tenants de la politique du supply-side doivent beaucoup à l'explication lumineuse que Mises a donnée de la loi des marchés de Jean-Baptiste Say. »

— De Gustavo Velasco, juriste mexicain :

« Sa superbe intelligence, son immense connaissance des progrès accomplis avant lui et de son temps en économie, en histoire, en sociologie, en psychologie et en philosophie, lui permettaient de pousser rigoureusement ses raisonnements jusqu'à leurs ultimes conclusions. Cela le fit accuser d'être froid, intransigeant et hors de contact avec son époque. Ceux d'entre nous qui ont eu le privilège de pénétrer un peu derrière sa réserve connaissent un Ludwig von Mises aussi cultivé, spirituel, et sympathique, que sensible et chaleureux. »

— De Murray Rothbard, chef de file des libertariens :

« Ce que le Professeur Ludwig von Mises nous donnait, c'était une puissante structure de pensée économique ; mais le niveau d'intégration en était absolument fantastique comparé à n'importe quelle production du XXe siècle. Son livre Theory and History, trop négligé fournit à mon avis la synthèse correcte de ce qui a été écrit de meilleur dans les philosophies de l'Histoire qui l'ont précédé.

Pour nous autres étudiants de New York, son étonnante gentillesse personnelle et son infinie courtoisie représentaient comme un lointain parfum de la noble atmosphère de la Vienne d'avant-guerre, cette période tellement plus civilisée que la nôtre... »


Notes

1. Traduction française : l'Action humaine, Paris, PUF, 1985.

a. Et désormais Lviv en Ukraine indépendante. Note d'Hervé de Quengo.

b. L'introduction originale de R. Audoin indique : « une réexposition du Libéralisme, qui sera traduite en anglais en 1936 et en français en 1938 ; une édition en anglais, augmentée, parut en 1950 et a été réimprimée en 1969 ». Il s'agit manifestement d'une confusion avec Le Socialisme, dont il est question dans le paragraphe suivant qui reprend, à une exception près, les mêmes dates (la date de l'édition augmentée de l'ouvrage étant bien de 1951). Note d'Hervé de Quengo.

c. Une traduction française Les Problèmes fondamentaux de l'économie politique (le terme allemand Nationalökonomie se traduisant en réalité par économie politique) existait sous forme de manuscrit, avec une préface inédite. Elle n'avait cependant pas été publiée et était restée oubliée. Note d'Hervé de Quengo.


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