Politique économique

Réflexions pour aujourd'hui et pour demain

Traduction française : Éditions de l'Institut Économique de Paris (1986)

par Ludwig von Mises

traduit par Raoul Audouin.

 

Quatrième leçon — Inflation

 

Si les quantités de caviar offertes en vente étaient aussi abondantes que les quantités de pommes de terre, le prix du caviar — c'est-à-dire le taux d'échange entre caviar et monnaie ou entre caviar et autres marchandises — changerait considérablement. Dans cette hypothèse, l'on pourrait se procurer du caviar en échange d'un sacrifice bien moindre que celui nécessaire aujourd'hui. De la même façon, si la quantité de monnaie est accrue, le pouvoir d'achat de l'unité de monnaie décroît, et la quantité de marchandises qui peut être obtenue pour une unité de cette monnaie diminue également.

Lorsqu'au seizième siècle, les réserves d'or et d'argent existant en Amérique furent découvertes et exploitées, d'énormes quantités de ces métaux précieux furent transportées en Europe. Le résultat de cette augmentation de la quantité de monnaie fut une tendance générale à la hausse des prix. De la même façon, aujourd'hui, lorsqu'un gouvernement accroît la quantité de papier-monnaie, le résultat est que le pouvoir d'achat de l'unité monétaire se met à baisser, et ainsi les prix montent. Voilà ce qu'on appelle l'inflation.

Malheureusement, aux États-Unis, aussi bien que dans d'autres pays, certaines gens préfèrent attribuer la cause de l'inflation non pas à l'augmentation de la quantité de monnaie, mais plutôt à la hausse des prix.

Pourtant, il n'y a jamais eu d'argument sérieux opposable à l'interprétation économique de la relation mutuelle entre les prix et la quantité de monnaie, ou du taux d'échange entre la monnaie et les autres biens, denrées et services. Dans les conditions techniques actuelles, il n'est rien de plus facile que de fabriquer des morceaux de papier sur lesquels l'on imprime un chiffre représentant un certain nombre d'unités monétaires. Aux États-Unis, où tous les billets ont la même dimension, il ne coûte pas davantage au gouvernement d'imprimer un billet de mille dollars qu'un billet d'un dollar. C'est uniquement un travail d'imprimerie exigeant la même quantité de papier et d'encre.

Au dix-huitième siècle, lorsqu'on fit les premiers essais d'émission de billets de banque ayant qualité de monnaie légale — c'est-à-dire que l'on devrait honorer dans les transactions de la même façon qu'étaient honorées les pièces d'or et d'argent — les gouvernements et les peuples crurent que les banquiers possédaient quelque science secrète leur permettant de créer de la richesse à partir de rien. Lorsque les gouvernements se trouvaient en difficultés financières, ils crurent qu'il leur suffirait de mettre un banquier habile à la tête de leurs finances pour être débarrassés de tous leurs ennuis.

Quelques années avant la Révolution Française, le Roi de France, étant à court d'argent, rechercha un tel habile homme et lui conféra une haute charge officielle. Cet homme était, à tous égards, l'exact opposé de ceux qui jusqu'alors avaient gouverné en France. D'abord il n'était pas Français, c'était un étranger, un Genevois. Ensuite, ce n'était pas un noble, mais un roturier. Et ce qui comptait encore davantage au dix-huitième siècle, en France, il n'était pas catholique, mais protestant. C'est ainsi que Monsieur Necker, le père de la célèbre Madame de Staël, devint ministre des Finances, et chacun espéra le voir résoudre le problème financier de la France. Mais en dépit du haut niveau de confiance dont jouissait M. Necker, le trésor royal resta vide — l'erreur capitale de Necker ayant été sa tentative de financer l'aide aux colonies américaines dans leur guerre d'indépendance contre l'Angleterre, sans lever d'impôts. C'était certainement un mauvais moyen de chercher une solution aux difficultés financières du royaume de France.

Il ne peut y avoir de moyen mystérieux pour résoudre les problèmes financiers d'un gouvernement ; s'il a besoin d'argent, il doit se procurer cet argent en le prélevant par l'impôt sur les citoyens (ou, sous certaines conditions, en l'empruntant à ceux qui ont de l'argent). Mais beaucoup de gouvernements, nous pouvons même dire la plupart des gouvernements, pensent qu'il y a un troisième moyen d'obtenir la monnaie désirée, c'est de l'imprimer, tout simplement.

Si le gouvernement veut réaliser quelque chose d'avantageux — si par exemple il désire construire un hôpital — le moyen de trouver l'argent nécessaire à ce projet est de lever la somme sur le contribuable et de la consacrer à la construction projetée. Dans ce cas, il ne se produira pas de « perturbation des prix », parce que lorsque le gouvernement prélève les sommes et construit l'hôpital, les citoyens, une fois l'impôt payé, sont obligés de restreindre leur dépense. Le contribuable individuel, lui, est bien forcé de réduire soit sa consommation, soit ses investissements, soit son épargne liquide. Le gouvernement se présentant sur le marché comme acheteur, remplace le citoyen individuel ; le citoyen achète moins pendant que le gouvernement achète davantage. Le gouvernement, bien entendu, n'achète pas toujours les mêmes biens que le citoyen aurait achetés, mais dans l'ensemble, il ne se produit pas de hausse des prix consécutivement à la construction d'un hôpital par l'État.

J'ai choisi cet exemple d'un hôpital parce que les gens disent parfois : « Il y a une différence, si le gouvernement emploie ses fonds pour de bons objectifs ou pour de mauvais objectifs ». Mais j'entends supposer que le gouvernement emploie toujours la monnaie qu'il a fait imprimer, pour des objectifs les meilleurs possibles, des objectifs sur lesquels nous sommes tous d'accord. Car ce n'est pas la façon dont l'argent est dépensé, mais ma façon dont il est obtenu qui provoque les conséquences que nous appelons inflation, conséquences que la majorité des gens dans le monde d'aujourd'hui ne considèrent pas comme bénéfiques.

Par exemple, sans qu'il y ait inflation, le gouvernement pourrait utiliser l'argent levé par l'impôt pour recruter de nouveaux fonctionnaires, ou pour payer mieux ceux qu'il emploie déjà. Alors ces gens dont les appointements ont augmenté, sont en mesure de dépenser davantage. Quand le gouvernement prend de l'argent au contribuable et l'emploie pour relever les salaires de son personnel, les contribuables ont moins à dépenser mais les fonctionnaires en ont davantage. Les prix en général ne monteront pas.

Mais si ce que le gouvernement distribue ainsi ne provient pas des recettes fiscales, si c'est simplement de la monnaie imprimée en supplément, cela signifie que certaines personnes auront en poche davantage de monnaie alors que toutes les autres en auront autant qu'avant. Les gens qui reçoivent cette monnaie fraîchement créée vont être en compétition avec les acheteurs qui étaient déjà sur le marché. Et comme il n'y a pas en vente plus de choses qu'avant, alors qu'il y a davantage de monnaie offerte — comme il y a des gens qui désormais peuvent acheter aujourd'hui plus qu'ils ne pouvaient acheter hier — il y aura une demande plus forte pour la même quantité de biens en vente. Par conséquent, les prix auront tendance à monter. Il n'y a pas moyen d'éviter cela, quel que soit l'usage fait de cette monnaie nouvellement émise.

Il y a plus important encore ; cette tendance des prix vers la hausse va se communiquer de proche en proche ; ce n'est pas un mouvement global, vers le haut, de ce qu'on a appelé le « niveau des prix ». Il ne faut jamais se servir de cette expression métaphorique, le « niveau » des prix. Lorsque les gens parlent d'un « niveau » des prix, ils ont à l'esprit l'image d'un liquide dont le niveau monte ou descend selon que sa quantité augmente ou diminue ; mais le niveau d'un liquide dans un récipient monte ou descend de la même hauteur en tous ses points. En ce qui concerne les prix, il n'y a rien qu'on puisse appeler leur « niveau ».

Les prix ne varient pas tous ensemble dans la même proportion. Il y a toujours des prix qui changent plus rapidement, qui montent ou baissent plus vite que les autres prix. Et il y a une raison à cela.

Considérez le cas d'un employé de l'État qui a reçu de cette nouvelle monnaie émise en supplément. Les gens n'achètent pas aujourd'hui exactement les mêmes articles qu'hier, et dans les mêmes quantités. La monnaie additionnelle que le gouvernement a imprimée et introduite sur le marché n'est pas employée à acheter toutes les denrées et services. On l'emploie pour acheter certains articles, dont le prix tendra à monter, pendant que d'autres articles resteront au prix antérieur. Ainsi, quand l'inflation débute, des groupes différents de la population s'en trouvent affectés de différentes façons. Ceux d'entre ces groupes qui reçoivent les premiers la monnaie supplémentaire ont un avantage momentané.

Lorsqu'un gouvernement recourt à l'inflation pour faire la guerre, il doit acheter des munitions, et les premiers à recevoir la monnaie additionnelle sont les industries fabriquant des munitions et les gens qui travaillent dans ces industries. Ces groupes sont alors dans une position très favorables. Les profits et les salaires y sont plus élevés, leurs affaires se développent. Pourquoi ? Parce qu'ils ont été les premiers à encaisser la monnaie émise. Et ayant maintenant plus d'argent à leur disposition, ils achètent. Ils achètent à d'autres gens, qui fabriquent et vendent ce dont ont envie les gens qui font des munitions.

Ces fournisseurs forment un second groupe. Et ce second groupe considère que l'inflation est une chose excellente pour les affaires. Pourquoi pas ? N'est-ce pas merveilleux que de vendre davantage ? Par exemple, un propriétaire de restaurant à proximité de l'usine de munitions se dit : « Tout va très bien ! Les ouvriers et les employés de cette usine ont plus d'argent, et ils sont bien plus nombreux qu'avant ; ce sont des clients fidèles de mon restaurant ; j'en suis bien content. » Il ne voit aucune raison de penser autrement.

La situation est celle-ci : les gens auxquels la monnaie émise arrive en premier ont maintenant un revenu plus élevé, et ils peuvent encore se procurer nombre d'articles et de services à des prix qui correspondent à l'état antérieur du marché, à la situation existant à la veille de l'inflation. Ils sont donc dans une position très favorable.

Ainsi l'inflation se répand petit à petit, d'un groupe de la population à d'autres. Et tous ceux auxquels la monnaie additionnelle parvient dans les premiers temps de l'inflation en sont avantagés parce qu'ils peuvent encore acheter certains biens à des prix établis dans la période antérieure, et traduisant l'ancienne relation d'échange entre la monnaie et les marchandises.

Seulement il y a d'autres groupes dans la population, et à ceux-là la monnaie additionnelle ne parvient que beaucoup plus tard. Ces gens-là sont dans une situation défavorable. Avant que la monnaie additionnelle ne leur parvienne, ils sont obligés de payer plus cher qu'avant beaucoup de choses — ou pratiquement toutes les choses — qu'ils avaient l'habitude d'acheter, alors que leur revenu n'a pas changé, qu'il n'a pas augmenté proportionnellement.

Considérez par exemple un pays comme les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale ; d'une part, l'inflation à ce moment-là favorisait les ouvriers métallurgistes, les industries d'armement, les fabricants de canons, pendant que d'autre part elle portait un dommage à d'autres groupes de la population. Et ceux qui supportaient les plus lourds désavantages étaient les enseignants et les membres du clergé.

Comme vous le savez, un membre du clergé est une personne très modeste qui ne doit pas trop parler d'argent. Les enseignants, de même, sont des personnes dévouées qui sont censées penser plus à l'éducation des jeunes qu'à leurs propres appointements. En conséquence, les instituteurs et les pasteurs furent parmi les plus pénalisés par l'inflation, car les diverses écoles et églises furent les dernières à comprendre qu'il fallait reconsidérer leurs salaires. Lorsque les conseils paroissiaux et les associations de soutien des écoles s'aperçurent enfin que, après tout, l'on devrait bien aussi améliorer le revenu de ces personnes dévouées, les pertes qu'elles avaient subies dans l'entre-temps restèrent à leur charge.

Pendant longtemps, elles durent acheter moins qu'avant, réduire leur consommation d'aliments les meilleurs et les plus chers, retarder leurs dépenses d'habillement — parce que les prix de ces objets avaient déjà été rajustés en hausse pendant que leurs revenus, leurs traitements, ne l'avaient pas encore été. (Cette situation a changé considérablement maintenant, au moins pour les enseignants.)

Il y donc toujours divers groupes dans la population, que l'inflation affecte diversement. Pour certains, l'inflation n'est pas tellement un mal ; ils demandent même qu'elle continue, parce qu'ils sont les premiers à en profiter. Nous verrons, dans la leçon suivante, pourquoi cette inégalité dans les conséquences de l'inflation affecte de façon vitale les politiques qui conduisent à l'inflation.

Dans le cours des changements entraînés par l'inflation, nous avons des groupes qui sont avantageux et des groupes qui réalisent directement des profits. Je n'emploie pas le terme de profits pour en faire reproche à ces gens, car s'il y a quelqu'un à blâmer, c'est le gouvernement qui a été établi l'inflation. Et il y a toujours des gens qui sont partisans de l'inflation parce qu'ils comprennent ce qui va se passer plus tôt que les autres. Leurs profits à cette occasion tiennent au fait qu'il y aura nécessairement inégalité dans les répercussions de l'inflation.

Le pouvoir peut penser que l'inflation —en tant que moyen de fiscalité inavouée — est préférable à l'impôt, qui est toujours impopulaire et malcommode. Dans beaucoup de grandes et riches nations les législateurs ont souvent discuté, pendant de nombreux mois, les diverses modalités de nouveaux impôts qui étaient devenus nécessaires parce que le parlement avait décidé d'augmenter les dépenses. Ayant examiné les diverses méthodes de prélever les fonds par l'impôt, l'on a finalement décidé qu'il était probablement plus indiqué de la faire par l'inflation.

Mais bien entendu, on n'a pas parlé d'inflation. Le politicien au pouvoir qui se prépare à y recourir n'annonce pas « je vais procéder à une inflation ». Les méthodes techniques employées sont si complexes que le citoyen ordinaire ne se rend pas compte qu'elle est déjà en marché.

L'une des plus gigantesques inflations de l'histoire se produisit dans le Deuxième Reich allemand après la Première Guerre mondiale. L'inflation n'avait pas été si importante pendant la guerre même ; ce fut l'inflation après les hostilités qui s'acheva en catastrophe. Le gouvernement n'a jamais dit « Nous allons faire de l'inflation ». L'État emprunta simplement de l'argent très indirectement à la banque centrale. Le gouvernement n'avait pas à s'inquiéter de la façon dont la banque se procurerait l'argent pour le lui donner : elle l'imprimait tout simplement.

Aujourd'hui, les techniques inflationnistes sont compliquées par le fait de la monnaie-chèques. Elle implique une technique différente, mais le résultat est le même. D'un trait de plume, le gouvernement crée de la monnaie par ordre, gonflant ainsi la quantité de monnaie et de crédit. Le gouvernement donne simplement un ordre, et la monnaie-miracle est là.

Au début, le gouvernement ne s'inquiète pas du fait qu'il y a des perdants, la montée des prix ne lui cause aucune appréhension. Les législateurs trouvent le système extraordinairement pratique. Mais cet admirable système a un défaut radical : il ne peut pas durer. Si l'inflation pouvait se répéter indéfiniment, il n'y aurait aucune raison de dire aux gouvernants de ne pas s'en servir. Mais la chose certaine en ce qui concerne l'inflation, c'est que tôt ou tard, elle devra s'arrêter. C'est une politique qui ne peut être permanente.

A la longue, l'inflation prend fin par l'effondrement de la monnaie légale, qui est une catastrophe, analogue à celle qu'on connue les Allemands en 1923. Le 1er août 1914, la valeur du dollar était de 4 marks et 20 pfennigs. Neuf ans et trois mois plus tard, en novembre 1923, le dollar était coté à 4 milliards 200 millions de marks. En d'autres termes, le mark ne valait plus rien, il n'avait absolument aucune valeur.

Il y a quelques années, un auteur célèbre écrivait « à long terme, nous sommes tous morts ». C'est une vérité évidente, quoique triste. Mais la question pratique est de savoir combien de temps durera le court terme ? Au dix-huitième siècle vivait une dame fameuse, Madame de Pompadour, à qui l'on prête ce mot : « Après nous, le déluge ». Madame de Pompadour eut du moins la chance de mourir dans le court terme. Mais sa remplaçante au même poste, Madame du Barry, survécut au court terme et fit décapitée au long terme. Pour bien des gens le « long terme » devient rapidement le court terme, et d'autant plus court que l'inflation a déjà duré plus longtemps.

Combien le long terme peut-il durer ? Combien de temps une banque d'émission peut-elle continuer à faire de l'inflation ? probablement aussi longtemps que les gens restent persuadés que le gouvernement, tôt ou tard mais en tout cas pas trop tard, s'arrêtera d'imprimer de la monnaie et donc de faire diminuer la valeur de chaque unité monétaire.

Lorsque les gens cessent de croire cela, lorsqu'ils comprennent que le gouvernement ira de plus en plus loin sans aucune intention de s'arrêter, alors ils commencent à réaliser que les prix de demain seront plus hauts que ceux d'aujourd'hui. Et ils se mettent à acheter à tout prix, ce qui fait que les prix montent à des hauteurs telles que le système monétaire s'écroule.

Je cite cet exemple de l'Allemagne, parce que le monde entier l'a vu se dérouler. De nombreux livres ont décrit les événements de cette époque. (Bien que je ne sois pas Allemand, mais Autrichien, j'ai vu tout cela de l'intérieur : en Autriche, la situation n'était pas très différente de celle de l'Allemagne ; l'une et l'autre n'étaient d'ailleurs pas très différentes de celles de plusieurs autres pays d'Europe). Pendant plusieurs années, les Allemands avaient cru que leur inflation n'était qu'une affaire temporaire, qu'elle finirait par s'arrêter un jour prochain. Ils pensèrent de la sorte pendant neuf ans presque, jusqu'à l'été de 1923. Finalement, ils se mirent à douter. L'inflation persistant, les gens pensèrent qu'il était plus prudent d'acheter tout ce qu'ils pouvaient trouver, au lieu de garder de l'argent en poche. En outre, ils se dirent qu'il était contre-indiqué de consentir des prêts en monnaie, et que s'endetter était une excellente idée. Ainsi l'inflation nourrissait elle-même l'inflation.

Cela continua en Allemagne exactement jusqu'au 28 Août 1923. Les multitudes avaient vécu dans l'illusion que la monnaie inflationniste était la vraie monnaie, et découvraient que les choses avaient changé. A cette extrémité de l'inflation, en Automne 1923, les entreprises allemandes payaient leurs salariés chaque matin d'avance, pour la journée. Et l'ouvrier arrivait à l'usine avec sa femme, lui remettait son salaire — tous les millions qu'il recevait — sans perdre un instant. Et l'épouse immédiatement allait dans un magasin acheter quelque chose, n'importe quoi. C'est qu'elle avait compris comme presque tout le monde à l'époque, que du jour au lendemain le mark perdait la moitié de son pouvoir d'achat. L'argent fondait dans la poche des gens comme un morceau de chocolat sur un poêle allumé. Cette ultime phase de l'inflation allemande ne dura pas longtemps ; au bout de quelques jours le cauchemar s'acheva : la mark n'avait plus de valeur, et il fallait établir une nouvelle monnaie légale.

Lord Keynes, ce même personnage qui disait qu'à long terme nous serons tous morts, fut l'un des écrivains inflationnistes dont la lignée s'est allongée durant le vingtième siècle. Leur cible commune était l'étalon-or. Lorsque Keynes l'attaqua à son tour, il appela l'étalon-or une « relique barbare ». Et presque tout le monde aujourd'hui trouve ridicule de parler d'un retour à l'étalon-or. Aux États-Unis, par exemple, l'on vous considère plus ou moins comme un rêveur si vous dites « Tôt ou tard, les U.S.A. devront revenir à l'étalon-or ».

L'étalon-or a pourtant une vertu proprement formidable : la quantité de monnaie disponible, en régime d'étalon-or, est indépendante de la politique des gouvernants et des parties politiques. C'est là son avantage. C'est concrètement une protection contre les gouvernements prodigues. Si, en système d'étalon-or, le gouvernement est sollicité de dépenser de l'argent pour quelque nouveauté, le ministre des Finances peut dire « Où puis-je trouver cet argent ? Dites-moi d'abord comment nous financerons cette dépense supplémentaire. »

En système inflationniste, rien n'est plus aisé aux politiciens que de donner ordre aux fonctionnaires chargés de la presse à billets de fournir les sommes nécessaires à leurs projets. En système d'étalon-or, un sain gouvernement a de bien meilleures chances de prévaloir : les responsables peuvent dire aux citoyens et aux politiciens ; « Nous ne pouvons pas faire ce que vous souhaitez, à moins d'augmenter les impôts. »

Inversement, dans un climat inflationniste les gens prennent l'habitude de considérer le gouvernement comme une institution aux moyens illimités : l'État, le Gouvernement peuvent faire n'importe quoi. Si par exemple le pays désire un réseau d'autoroutes, il demande au gouvernement de le faire construire. Mais d'où le gouvernement tirera-t-il l'argent ?

L'on pourrait dire qu'aux États-Unis aujourd'hui — et même dans le passé sous Mc Kinley — le Parti Républicain a généralement été plus ou moins en faveur de la monnaie saine et de l'étalon-or, tandis que le Parti Démocrate était en faveur de l'inflation. Bien entendu, pas d'inflation-papier, mais par la monétisation de l'argent-métal.

Ce fut pourtant un Président démocrate des États-Unis, Cleveland, qui à la fin des années 1880 opposa son veto à une décision du Congrès de donner une modeste somme — environ 10 000 dollars — comme secours à une collectivité locale qui avait été victime d'une calamité. Et le Président Cleveland justifiait son veto en écrivant : « Alors qu'il est du devoir des citoyens d'apporter leur aide au gouvernement, ce n'est pas celui du gouvernement que d'aider les citoyens. » Voilà ce que tout homme d'État devrait écrire sur les murs de son cabinet, pour le donner à lire aux gens qui viennent demander de l'argent.

Je suis gêné par la nécessité de simplifier ces problèmes. Il y a tant de problèmes complexes dans le système monétaire ! Et je n'aurais pas écrit des volumes entiers à leur propos s'ils avaient été aussi simples que je les décris ici. Mais l'idée fondamentale est celle-ci : si vous augmentez la quantité de monnaie, vous provoquez l'abaissement du pouvoir d'achat de l'unité monétaire. C'est là ce qui fait mal aux gens dont les intérêts propres sont lésés. Ce sont les gens qui ne tirent pas avantage de l'inflation, qui seuls s'en plaignent.

Si l'inflation est une mauvaise chose et si les gens le comprennent, comment se fait-il qu'elle soit devenue presque un mode de vie dans tous les pays ? Même quelques-unes des nations les plus riches souffrent de cette maladie. Les États-Unis sont certainement aujourd'hui la nation la plus riche du monde, celle où le niveau de vie est le plus élevé. Mais en voyageant à travers ce pays, vous constateriez qu'il y est partout parlé d'inflation et de la nécessité d'y mettre un terme. Mais l'on en parle seulement ; on n'y fait rien.

Pour vous rappeler quelques faits : après la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne revint à la parité d'avant-guerre de la livre sterling. Autrement dit, elle réévalua en hausse sa monnaie. Cela augmenta le pouvoir d'achat du salaire de chaque travailleur. Dans un marché non entravé, le taux nominal des salaires aurait baissé pour faire compensation, cependant que le taux réel n'aurait pas été affecté. Nous n'avons pas le temps d'examiner les raisons qui expliquent cela. Mais les syndicats en Grande-Bretagne n'acceptèrent pas que les taux de salaires soient ajustés en fonction du nouveau pouvoir d'achat de l'unité monétaire, de sorte que les salaires réels se trouvèrent fortement relevés par cette mesure monétaire.

Ce fut là une vraie catastrophe pour l'Angleterre, car la Grande-Bretagne est un pays à forte prédominance industrielle qui doit importer ses matières premières, des produits semi-finis et des produits alimentaires pour vivre, et payer ces importations en exportant des produits manufacturés. Du fait de ce relèvement de la valeur internationale de la livre, le prix des produits britanniques augmenta sur les marchés extérieurs, et les ventes à l'exportation diminuèrent. La Grande-Bretagne s'était, par les prix, exclue elle-même des marchés mondiaux.

Les syndicats britanniques ne pouvaient être mis à la raison. Vous savez quelle est aujourd'hui la puissance d'un syndicat. Il a le doit, pratiquement le privilège, d'user de violence. De ce fait, l'ordre d'un syndicat a, pour ainsi dire, autant d'importance qu'un décret gouvernemental. Le décret gouvernemental est un ordre pour l'application duquel l'appareil de contrainte de la Puissance Publique — la police — peut être requis. Si vous ne vous conformez pas au décret, vous aurez des ennuis avec la police.

Malheureusement, nous avons maintenant dans presque tous les pays une autre puissance qui est en mesure d'exercer sa contrainte : les syndicats. Les syndicats arrêtent le taux des salaires et décident des grèves pour le faire observer, de la même façon qu'un gouvernement peut décréter un taux minimum de salaires. Je n'examinerai pas maintenant la question syndicale, nous y reviendrons plus tard. Je désire seulement montrer que la politique syndicale consiste à faire monter le taux de salaire au-dessus du niveau que déterminerait un marché non entravé. Par voie de conséquence, une proportion importante de la force de travail potentielle ne peut être employée que par des entrepreneurs ou des branches industrielles disposés à encourir des pertes. Et comme les entreprises ne pourraient pas supporter indéfiniment des pertes, elles ferment leurs portes et leur personnel perd ses emplois. A fixer le taux des salaires au-dessus de celui qu'aurait déterminé un marché non entravé, l'on condamne au non-emploi une part considérable de la force de travail potentielle.

En Grande-Bretagne, le résultat du succès de la pression syndicale, maintenant les salaires à un taux élevé, fut un chômage permanent, prolongé pendant des années. Des millions de travailleurs restaient sans emploi, la production baissait. Même les experts étaient perplexes. Dans cette situation, le gouvernement britannique prit une décision qu'il considérait comme une indispensable mesure d'exception : il dévalua sa monnaie.

Le résultat fit que le pouvoir d'achat des salaires en monnaie, auxquels d'étaient accrochés les syndicats, cessa d'être rigide. Les salaires réels, l'équivalent en marchandises des salaires nominaux, baissèrent. Désormais, le salarié ne pouvait plus acheter autant qu'avant, bien que son salaire nominal soit resté le même. De la sorte, pensait-on, les taux de salaires réels rejoindraient le niveau du marché libre et le chômage se résorberait.

Cette opération — la dévaluation — fut imitée par divers autres pays, le France, les Pays-Bas, la Belgique. Un pays, même, y eut recours deux fois en un an et demi : la Tchécoslovaquie. C'était une façon subreptice, dirons-nous, de contrecarrer le pouvoir des syndicats. L'on ne peut cependant pas appeler cela un vrai succès.

Après quelques années, les gens, les travailleurs et les syndicats eux-mêmes, finirent par comprendre ce qui se passait. Ils s'apercevaient que la dévaluation de la monnaie avait réduit leur salaire réel. Les syndicats avaient assez de puissance pour s'opposer à cela. Dans de nombreux pays ils firent insérer dans les contrats de salaires une clause stipulant que les salaires en monnaie devaient suivre automatiquement la hausse des prix. C'est ce qu'on appelle l'indexation. Les syndicats sont devenus attentifs à l'indice des prix. Si bien que cette méthode pour réduire le chômage que le Gouvernement britannique avait inaugurée en 1931 — et qui fut par la suite adoptée par presque tous les gouvernements importants — cette méthode de « solution au non-emploi » n'a plus aujourd'hui aucun effet.

En 1936, dans sa Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie, Lord Keynes a malencontreusement élevé cette méthode — c'est-à-dire ces mesures d'urgence de la période allant de 1929 à 1933 — au rang de principe, comme un système fondamental de politique. Et il justifiait son point de vue en disant : « Le chômage est un mal. Si vous voulez faire disparaître le chômage, il faut gonfler la circulation monétaire. »

Il savait pertinemment que les taux de salaires peuvent être trop élevés pour le marché, c'est-à-dire trop élevés pour qu'il soit avantageux à un entrepreneur d'augmenter son personnel, et donc trop élevés du point de vue de l'ensemble de la population laborieuse, puisque du fait des taux de salaire imposés par les syndicats, et excédant le niveau du marché, une partie seulement des individus désireux de gagner un salaire peut trouver de l'emploi.

Et Keynes disait, en effet : « Il est certain qu'un chômage massif prolongé d'année en année, est une situation fort préoccupante » ; mais au lieu de suggérer que les taux de salaires pourraient et devraient être adaptés à l'état du marché, il disait en fait : « si l'on dévalue la monnaie et que les travailleurs ne soient pas assez malins pour s'en rendre compte, ils ne s'opposeront pas à une baisse des salaires réels, aussi longtemps que les salaires nominaux ne changeront pas. » En d'autres termes, Lord Keynes disait que si quelqu'un reçoit aujourd'hui le même montant en livres sterling qu'il recevait avant la dévaluation, il ne s'apercevra pas qu'en réalité il est moins payé.

Pour parler à l'ancienne mode, Keynes proposait d'abuser de la simplicité des travailleurs. Au lieu de déclarer ouvertement que les taux de salaire doivent être adaptés aux circonstances du marché — parce que, s'ils ne le sont pas, une partie de la force de travail restera inévitablement sans emploi — il disait en substance : « Le plein emploi ne peut être réalisé que par l'inflation. Trompez les travailleurs ! » Le fait le plus intéressant, toutefois, est que lorsque fut publiée sa Théorie Générale, il n'était plus possible de tricher, parce que les gens avaient pris conscience de la signification des indices de prix. Cependant, il resta dans les esprits le but assigné : le plein emploi.

Qu'est-ce que cela veut dire : « plein emploi » ? Cela est en rapport avec un marché du travail fonctionnant sans entraves, c'est-à-dire non manipulé par les syndicats ni par les pouvoirs publics. Sur un tel marché, les taux de salaires pour chaque type de travail tendent vers un niveau où quiconque cherche de l'emploi peut en trouver un, et où chaque employeur peut embaucher autant de personnel qu'il en désire. S'il se produit un accroissement de la demande de main-d'oeuvre le taux de salaire tendra à monter, et si l'on a besoin de moins de main-d'oeuvre, il tendra à baisser.

La seule méthode permettant d'arriver à une situation de « plein emploi » consiste à maintenir un marché du travail non entravé. Cela vaut pour tout genre de travail, et pour tout genre de produit à vendre.

Que fait un entrepreneur lorsqu'il se propose de vendre quelque chose à cinq dollars l'unité ? Supposons qu'il ne le puisse pas ; l'expression technique du commerce, en Amérique, équivaut à ceci : « le stock ne part pas ». Mais il faut que le stock s'écoule. L'entrepreneur ne peut pas conserver cette marchandise, parce qu'il doit acheter quelque chose de neuf ; les modes changent. Alors, il met en vente à un prix moindre. S'il ne peut vendre à cinq dollars, il doit en demander quatre ; et s'il ne vend pas à quatre, il doit demander trois. Il n'y a pas d'autre choix aussi longtemps qu'il tient commerce. Peut-être subira-t-il des pertes, mais celles-ci ont pour origine une erreur de sa part, dans ses pronostics quant à la situation du marché.

Il en va de même pour les milliers et milliers de jeunes gens qui journellement viennent de la campagne à la ville, cherchant à gagner de l'argent. C'est ce qui se produit dans tous les pays industriels. Aux États-Unis, ils viennent à la ville avec l'idée qu'ils devraient se faire, par exemple, cent dollars par semaine. Parfois, cela s'avère impossible. Alors, si quelqu'un ne trouve pas d'emploi pour cent dollars, il doit en chercher pour quatre-vingt-dix, quatre-vingts ou même moins encore. Mais s'il se met à dire, comme les syndicats « cent dollars la semaine, ou rien » peut-être restera-t-il sans travail. (Beaucoup ne se font pas scrupule de rester sans emploi parce que le gouvernement distribue des allocations de chômage — financées par des prélèvements spéciaux imposés aux employeurs — qui parfois sont presque aussi élevées que ce que gagnerait le bénéficiaire s'il avait un emploi).

Parce que nombre de gens croient que le plein emploi ne peut être atteint que grâce à l'inflation, l'inflation est, aux États-Unis, une idée admise. Mais les gens discutent la question comme ceci : « Devons-nous préférer une monnaie saine avec du chômage, ou une inflation avec plein-emploi ? » En fait, c'est là une analyse complètement viciée.

Pour traiter ce problème, nous devons poser la question que voici : Comment peut-on améliorer la situation des travailleurs et de tous les autres groupes de la population ? La réponse est : en maintenant le marché du travail libre d'entraves, ce qui conduira au plein-emploi. Notre dilemme est celui-ci : est-ce le marché qui doit déterminer le taux de salaire, ou doivent-ils être déterminés par la pression des syndicats et leur contrainte ?

Le dilemme n'est pas : que choisir, du chômage ou de l'inflation ? Cette fausse position du problème est soutenue en Angleterre, dans les pays industriels d'Europe et même aux États-Unis. Ce qui fait dire à certains : « Voyez : même les États-Unis font de l'inflation. Pourquoi ne devrions-nous pas faire de même ? »

A ceux qui parlent de la sorte, l'on doit répondre avant tout : « L'un des privilèges de quelqu'un qui est riche, c'est qu'il peut s'offrir le luxe de se comporter sottement beaucoup plus longtemps qu'un pauvre ». Et c'est là la situation des États-Unis. La politique financière des États-Unis est fort mauvaise et ne fait qu'empirer. Peut-être les États-Unis ont-ils les moyens de se comporter sottement un peu plus longtemps que d'autres pays.

Le plus important à garder en mémoire, c'est que l'inflation n'est pas un coup du sort, ce n'est pas l'effet d'un cataclysme naturel, ou un fléau épidémique comme la peste. L'inflation est une politique, c'est une opération délibérée de dirigeants qui ont recours à l'inflation parce qu'ils la tiennent pour un moindre mal en comparaison du chômage.

L'inflation est une politique. Et d'une politique, l'on peut changer. Par conséquent, il n'y a pas de raison de s'abandonner à l'inflation. Si l'on considère l'inflation comme un mal, il faut cesser de la provoquer. Il faut équilibrer le budget des pouvoirs publics. Assurément, cela exige l'adhésion de l'opinion publique ; c'est aux intellectuels qu'il incombe d'aider le peuple à comprendre la chose. Avec le soutien de l'opinion publique, il est certainement possible aux représentants élus de renoncer à la politique d'inflation.


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