Liberté économique et interventionnisme

par Ludwig von Mises

traduit par Hervé de Quengo

 

39. Une dangereuse recommandation pour l'enseignement de l'économie dans le secondaire

 

Publié pour la première fois dans Christian Economics, 3 avril 1962.

Tout le monde admet que la compréhension de l'économie américaine que l'on acquiert aujourd'hui dans la plupart des écoles secondaires n'est pas adaptée à une véritable citoyenneté. Le sachant, le Committee for Economic Development [Comité pour le développement économique] et l'American Economic Association [Association économique américaine], organisation qui compte dans ses rangs presque tous les enseignants en économie américains, s'associèrent pour confier à un détachement spécial de professeurs et d'administrateurs de l'éducation le soin d'étudier les problèmes concernés.

Le rapport du détachement spécial

Le rapport de ce détachement spécial, publié en septembre 1961, est l'un des documents les plus intéressants et les plus caractéristiques de notre temps. Il montre ce qui est enseigné sous le titre d'économie dans la plupart des universités et des établissements supérieurs. Et il montre ce qu'il faudrait, de l'avis des distingués auteurs de ce rapport, présenter également aux étudiants du secondaire. Il offre un véritable résumé des idées des « progressistes » — les hommes qui ont le plus contribué à éloigner notre pays de l'économie de marché libre.

D'après le rapport, il existe divers systèmes économiques — « capitaliste, communiste, et tous les autres » — et le rôle de l'économie est de décrire et de comparer les bons et les mauvais aspects de chacun. En traçant le projet de cette recherche, les auteurs sont à certains égards désireux de minimiser les différences entre capitalisme et communisme, et à d'autres égards désireux de trouver une bonne raison de vanter le traitement communiste de divers problèmes par opposition à celui de l'économie de marché.

Le rapport affirme ainsi à juste titre que la production américaine est « guidée par les demandes de millions de consommateurs individuels » bien qu'il essaie de mitiger cette remarque en ajoutant au participe « guidée » l'adverbe « en grande partie ». Il aurait été correct de continuer en disant qu'en Russie « les décisions sur ce qui doit être produit sont prises par les dirigeants communistes. » Mais une telle phrase directe serait apparue trop « réactionnaire » pour un document « progressiste ». Ainsi le rapport dit seulement que les décisions « majeures » sont prises par les dirigeants. L'un de ces auteurs pourrait-il nous dire quelles sont les décisions « mineures », se distinguant des décisions « majeures », et qui sont les gens qui les prennent ?

Il aurait été logique de faire remarquer — en plein accord avec les faits — que pour l'argent qu'il a gagné le Russe ne peut obtenir que ce que les chefs communistes daignent lui donner. Mais une déclaration aussi directe répugnait elle aussi aux auteurs du rapport. Au lieu de cela ils choisirent de dire que les Russes « sont généralement libres d'acheter ce qu'ils veulent », ne modifiant cette affirmation manifestement fausse que par la clause restrictive empruntée « sous réserve de la pleine disponibilité des biens mis de côté par les planificateurs centraux. »

Alors qu'en matière de direction des activités de production et sur de nombreux autres sujets le rapport ne voit que peu de différence entre l'économie de marché et la méthode communiste de planification centrale, à d'autres égards il souligne la divergence des deux systèmes et trouve que les méthodes communistes marchent mieux que les méthodes capitalistes. Il proclame ainsi en italique « Les sociétés communistes n'on pas souffert de l'instabilité économique (booms et dépressions) dans la même mesure que les économies basées sur l'entreprise privée. » Et il continue en caractères romains : « Ceci est en partie dû à la mesure dans laquelle toutes les activités communistes sont contrôlées par la planification centrale, mais surtout parce que les décisions d'investissement en capital sont faites directement par l'État, évitant ainsi cette instabilité des investissements motivés par le profit qui caractérise les économies reposant sur l'entreprise privée. » Nous pouvons laisser de côté le fait que le retour des périodes de dépression économique n'est pas un phénomène provenant du fonctionnement d'une économie de marché libre, d'une économie non sabotée par l'interférence de l'État. Le retour des périodes de dépression économique est précisément un effet des tentatives réitérées de la part des gouvernements pour créer des booms artificiels par une politique « d'argent facile », c'est-à-dire en baissant le taux d'intérêt du marché par un accroissement de la quantité de monnaie et de moyens fiduciaires.

Mais demandons aux auteurs du rapport : Comment savez vous que les affaires d'un pays vont bien ou mal ? Dans les pays libres les gens se plaignent publiquement dès qu'ils pensent ne pas gagner autant qu'ils le voudraient. On ne peut pas ouvrir un journal américain sans y lire des informations sur la situation des affaires. Mais en Russie quelqu'un qui oserait dire que quelque chose ne va pas dans le déroulement des affaires économiques russes prononceraient son arrêt de mort. Il y a quelques années des millions de gens sont morts de faim en Ukraine et aucun journal ou livre russe n'a jamais mentionné cet incident « mineur ». Il est bien connu que la production agricole a considérablement chuté à chaque fois qu'une gestion socialiste a remplacé les fermes privées. De quel type de stabilité jouit la Chine, le plus peuplé de tous les pays communistes ? Il semble que le détachement spécial a naïvement basé ses jugements sur la situation Russe d'après les statistiques publiées par les administrations russes sans prêter attention au fait que les statistiques, si elles ne sont pas contrôlées par une presse libre et par des auteurs non rémunérés par le gouvernement, peuvent prouver n'importe quoi en faveur du gouvernement dont dépendent les agences qui les dressent.

Le parti pris communiste

Si le rapport n'avait pas de parti pris favorable au communisme, il aurait dû dire ceci sur la controverse entre capitalisme et communisme : la doctrine communiste, telle que Marx l'a exposée et que Lénine l'a appuyée, déclare catégoriquement que le capitalisme doit finir et finira inévitablement par conduire à un appauvrissement et un esclavage progressifs de tous les travailleurs, alors que le communisme apportera à tous une affluence sans précédent et une liberté totale. Les événements ont entièrement démenti ce pronostic. Dans les pays capitalistes de l'Europe occidentale et du Nord de l'Amérique, le niveau de vie de l'homme ordinaire s'améliore sans cesse et est aujourd'hui bien meilleur que celui de toutes les époques antérieures, alors que dans les pays communistes les masses sont extrêmement pauvres et totalement privées de toute liberté civile.

Afin de démontrer l'infériorité de l'économie de marché par rapport à l'action gouvernementale, le rapport prend plaisir à affirmer à plusieurs reprises qu'il y a des choses que l'entreprise privée ne peut pas assurer, par exemple la protection policière et la défense nationale. Cette observation est totalement hors sujet. Aucun homme raisonnable n'a jamais suggéré que la fonction essentielle de l'État et du gouvernement, la protection du fonctionnement serein du système social face aux gangsters et aux agresseurs étrangers, soit laissée à l'entreprise privée. Les anarchistes qui veulent abolir toute institution gouvernementale, ainsi que Marx et Engels qui marmonnaient à propos de la « suppression » de l'État, n'étaient pas partisans de la libre entreprise. Recourir à la suppression violente des activités anti-sociales et produire des choses pouvant être utilisées et consommées, pour satisfaire ainsi les désirs humains, sont des questions totalement différentes.

En défendant ce rapport face à la critique qui en avait été faite dans The Wall Street Journal, le directeur du détachement spécial, le doyen G. L. Bach, a affirmé qu'une « définition précise des termes est essentielle pour comprendre l'économie. » Tout le monde est d'accord. Mais le rapport a-t-il respecté cette règle ?

Sans donner la moindre définition il attribue à la grande industrie un « très grand pouvoir » sur ses consommateurs. Ce qu'il appelle ici pouvoir est le fait qu'une entreprise a réussi à servir ses clients d'une meilleur manière, à des prix moins chers, ou les deux, que ses concurrents. Puis le rapport parle encore du pouvoir des syndicats et signale que « les grèves soutenues par des piquets de grèves » constituent « l'arme la plus puissante de syndicats », en altérant cette affirmation par l'ajout de la proposition plutôt discutable « mais les grèves se produisent peu fréquemment ». Rien n'est dit de ce que le doyen de la faculté de droit de Harvard Roscoe Pound [1870-1964] a appelé « les privilèges et immunités considérables des syndicats, de leurs membres et leurs cadres quand il s'agit de nuire à des personnes ou à la propriété » et de commettre de nombreux actes considérés comme violation criminelle de la loi et punis comme tels quand d'autres gens les commettent. Les auteurs n'ont pas trouvé utile de réagir à ces mots de l'un des plus grands experts en droit de la nation. Ni d'ailleurs aux livres de droit du professeur Sylvester Petro. Tous ce qu'ils ont fait fut de déclarer que des questions comme le « monopole syndical » et les « lois sur le droit de travailler » méritent une « brève » (!) attention de la part des étudiants.

La mise en pratique de ce rapport

Il faut reconnaître une chose concernant ce rapport. Il offre sans rougir un exposé fidèle de la philosophie économique ambivalente du système de gouvernement actuel des États-Unis. Tous les maux qui s'abattent sur la population de ce pays sont la conséquence inévitable de politiques qui, sous le nom trompeur de programme « modéré » [« middle-of-the-road »] sont en train de remplacer pas à pas l'initiative des citoyens individuels par la contrainte et la coercition gouvernementale. Ces idéologies et ces politiques font de plus en plus croître au sein de la nation le « secteur public » de l'économie au détriment du « secteur privé ». Et ils font croître le « secteur communiste » totalitaire et se ratatiner le « secteur capitaliste » libre dans la sphère de la politique internationale. Jusqu'ici, dans ce pays, la propagation de ces doctrines et idées était l'affaire des partis de gauche et de leur presse. Il est désormais proposé d'endoctriner avec elles les étudiants des établissements secondaires. Cela donnera certainement du travail aux centaines et aux milliers de partisans dévoués des doctrines prétendument « progressistes » que l'Amérique actuelle présente sous les noms trompeurs de « libérales » et « démocratiques ». Toutefois, les espoirs ambitieux entretenus par les parrains et les auteurs de ce rapport et par leurs amis politiques auront du mal à se concrétiser.

La plus grande partie des élèves, préoccupés par d'autres choses, ne s'intéresseront pas au sujet. Et les élèves intelligents n'accepteront pas humblement les dogmes officiels des manuels et seront assez malins pour poser des questions qui embarrasseront leurs enseignants. Ils pourront demander par exemple : Pourquoi le gouvernement dépense-t-il des millions de l'argent du contribuable afin de rendre les denrées alimentaires les plus importantes plus chères pour le consommateur ? Ou : Un seul gouvernement a-t-il jamais amélioré les méthodes de production ou a-t-il jamais permis d'offrir aux consommateurs de nouveaux articles jamais produits auparavant ? Ou : Pourquoi les gouvernements communistes interdisent-ils à leurs citoyens de visiter les pays étrangers et de lire des livres et des journaux publiés à l'étranger ?

Un garçon ou une fille sensés ne seront certainement pas prêts à accepter les observations confuses et contradictoires qu'un enseignant, imbu de la philosophie de ce rapport, pourra leur apporter.

L'enseignement secondaire américain moderne, réformé selon les principes de John Dewey, a échoué lamentablement, comme le disent tous les experts compétents, dans l'enseignement des mathématiques, de la physique, des langues et de l'Histoire. Si les projets des auteurs de ce rapport se concrétisaient, cela ajoutera l'enseignement de l'économie à ses autres échecs et cela ajoutera aussi un endoctrinement scolaire avec de la très mauvaise économie.


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