Liberté économique et interventionnisme

par Ludwig von Mises

traduit par Hervé de Quengo

 

31. Le professeur Hutt à propos du keynésianisme

 

Publié pour la première fois dans The Freeman, janvier 1964.

La doctrine keynésienne développée en 1936 dans La Théorie générale de l'emploi de l'intérêt et de la monnaie essaie de démontrer la solidité des deux composantes les plus populaires mais les moins acceptables de la politique économique contemporaine : l'inflationnisme et le syndicalisme. Au moment de sa publication l'échec spectaculaire de ces deux méthodes d'intervention dans les phénomènes du marché ne pouvait plus être cachés. Et pourtant les gouvernements et les partis politiques étaient fermement résolus à ne pas abandonner les déficits budgétaires et le soutien à la violence et à l'intimidation syndicales. Leur sagesse officielle expliquait la hausse continue des prix — qu'ils qualifiaient à tort d'inflation — comme causées par les machinations de certaines méchantes personnes, les profiteurs, et considéraient le chômage comme un défaut inévitable d'une économie « libre », c'est à dire non enrégimentée.

Mais il devenait jour après jour plus évident qu'il ne suffisait pas de trouver une piètre excuse aux politiques en vigueur. Ce dont l'Occident non communiste semblait avoir besoin, c'était d'une doctrine complète pouvant être adoptée comme philosophie politique de ces gouvernements qui, tout en proclamant ostensiblement leur anticommunisme, se rapprochaient pas à pas d'un système de contrôle gouvernemental intégral du monde des affaires. Le succès de La Théorie Générale était dû au fait qu'il essayait de fournir une telle justification au New Deal américain et aux pratiques de dévaluation des diverses nations européennes.

Les louanges enthousiastes que reçut la doctrine de Keynes de la part de professeurs et d'auteurs propageant l'omnipotence du gouvernement put pendant un temps détourner l'attention du fait que dès le débit tous les bons économistes la rejetèrent et démasquèrent ses erreurs internes. Quelques-uns des essais critiques les plus importants furent rassemblés et republiés par Henry Hazlitt sous le titre The Critics of Keynesian Economics (Van Nostrand, 1960). Hazlitt lui-même a clairement montré dans une étude volumineuse et brillante, The Failure of the "New Economics" (Van Nostrand, 1959), les défauts, contradictions et autres défauts du Keynésianisme.

Pour clarifier l'atmosphère

En tant que doctrine économique, le keynésianisme est désormais mort. Mais les graves erreurs et malentendus sur les question économiques qui ont permis son apparition et son éphémère succès ont encore cours. Il nous reste beaucoup de slogans creux et de concepts illusoires qui trompent facilement ceux qui cherchent une interprétation satisfaisante des phénomènes. Il est nécessaire de se débarrasser des débris de la structure keynésienne afin d'ouvrir la voie à une compréhension correcte des principes du marché et du fonctionnement de la flexibilité des prix.

Telle est la tâche que cherche à accomplir le nouveau livre du professeur W. H. Hutt, Keynesianism—Retrospect and Prospect (Chicago: Regnery, 1963, 447 pages). Hutt intitule son ouvrage A Critical Restatement of Basic Economic Principles [Nouvelle formulation critique des principes économique fondamentaux]. Une telle formulation était effectivement bien nécessaire. Il faut considérer que le principal échec de Keynes ainsi que de tous ses disciples et admirateurs se trouve dans le fait qu'ils ne savent pas ce que sont les prix, quelle est leur origine et ce qu'ils entraînent.

Les prix naissent du désir des gens d'échanger un bien ou un service contre un autre bien ou service. Ils sont le résultat de la volonté d'achat ou de vente de divers individus. Tout prix est la conséquence d'une constellation donnée de l'offre et de la demande. Aucun prix ne pourrait être différent de ce qu'il est en réalité, parce que des gens ne sont pas venus sur le marché à ce moment et qu'ils étaient disposés à proposer un prix plus élevé ou prêt à demander un prix plus bas. La structure des prix reflète l'état des conditions matérielles déterminant l'existence des gens et le succès des tentatives faites pour satisfaire les besoins les plus urgents, dans la mesure où ces conditions matérielles le permettent.

Les prix ne peuvent pas être manipulés ad libitum [à volonté] par l'appareil social de coercition et de contrainte qu'est le pouvoir de police. Tout ce que le gouvernement — ou un syndicat auquel le gouvernement a en fait délégué son pouvoir de faire appliquer les ordres par l'action violente — peut réussir, c'est de substituer la coercition à l'action volontaire. Quand il y a coercition, l'économie de marché ne fonctionne plus : il en résulte un désordre dans la production et dans la commercialisation des articles soumis au décret gouvernemental. Et alors les porte-parole des autorités dénonce l'inefficacité du système de marché et réclament davantage d'intervention du gouvernement dans le système des prix.

L'économie de marché

Le professeur Hutt analyse point par point les prétendus défauts du marché libre dont les gens se plaignent. Il propose une analyse détaillée de tous les aspects de l'interprétation keynésienne de l'économie de marché. La plupart de économistes de la génération montante ont appris le keynésianisme et ignorent par conséquent tout ce que la théorie économique a apporté pour expliquer ce qui se passe dans la production et la commercialisation des produits. Une étude attentive du nouveau volume du professeur Hutt les ramènera à une compréhension correcte des problèmes de l'économie de marché.

Les contributions du professeur Hutt à la science économique étaient depuis longtemps appréciées par tous ceux qui étudient sérieusement les problèmes sociaux. Sa place parmi les économistes de premier plan de notre époque n'est contestée par aucun critique compétent. Pourtant, ce qu'il a écrit jusqu'à présent n'a attiré que des personnes se spécialisant dans l'étude de l'économie. Ce nouveau volume sur le keynésianisme ne s'adresse pas qu'aux spécialistes mais aussi à tous ceux qui veulent se former une opinion bien fondée sur les problèmes les plus brûlants en politique sociale. Il ne s'agit pas seulement d'une réfutation de doctrines erronées. C'est aussi un exposé des idées et des principes fondamentaux de la théorie économique la plus récente. Ce n'est pas simplement un traité pour spécialistes. C'est aussi un livre pour tous ceux qui désirent ardemment apprendre ce qu'une doctrine économique saine a à dire sur les grands problèmes de notre temps.


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