Guide à travers les panacées économiques

Publié en 1938 par la Librairie de Médicis

par Fritz Machlup

traduit par Mme R. Hadekel

Chapitre IV — Diminution de la durée du travail

 

Si les hommes étaient plus riches, ils pourraient se permettre de travailler moins. Si, en travaillant huit heures par jour, ils gagnent autant qu'ils voudraient gagner, ils ne croient plus nécessaire de faire une journée de 10 heures. A vrai dire, chacun voudrait avoir plus qu'il n'a en réalité, mais il se demande : "ce que je pourrais gagner en travaillant davantage, cela me sera-t-il plus précieux que les heures de loisirs et de repos ?" L'homme qui a vu ses revenus augmenter répondra "non". C'est ainsi que la durée de travail a diminué à mesure que grandissait le bien-être général. D'une journée de travail qui comprenait 14 à 16 heures on est passé à 12 heures, puis à 10 enfin à 8, et dans certains métiers même à 6 heures.

Pour cela, on n'avait pas besoin de mesures légales, ainsi qu'on a pu le voir en Amérique, pendant les années qui ont précédé la guerre. Les gens n'avaient plus besoin de travailler autant puisque leurs revenus augmentaient et que la main-d'oeuvre était très demandée. La diminution de la durée du travail — qui a entraîné un si prodigieux essor culturel — était une conséquence de l'enrichissement des hommes.

Aujourd'hui, la demande de la réduction des heures de travail signifie tout autre chose. On demande la diminution de la durée de travail non parce que les hommes gagnent tant, dans une journée de 8 heures, qu'ils voudraient se contenter du fruit de six ou de sept heures, mais parce qu'il n'y a pas assez de travail pour tout le monde. On voudrait faire répartir le travail qu'il y a parmi les ouvriers et les chômeurs, de sorte que tout le monde soit occupé. Si 100 hommes désirent travailler, et qu'il n'y ait des places que pour 80, ces 80 devraient travailler moins et laisser le reste de l'ouvrage aux chômeurs.

A. La semaine de 40 heures

On se trompe complètement quand on croit qu'il existe, dans une économie, une somme fixe de travail susceptible d'être divisée en tranches. Supposons que demain on promulgue une loi prescrivant aux employeurs de payer aux ouvriers au moins 40 francs par heure. S'imagine-t-on qu'il y aura alors autant d'emplois qu'aujourd'hui ? En un clin d'oeil le nombre de travailleurs sera réduit à une fraction de ce qu'il est à présent. Lorsque les frais de la production montent, on demande moins de main-d'oeuvre (sauf dans le cas de l'inflation). Si le réduction des heures de travail entraîne un renchérissement de la main-d'oeuvre, la quantité de de main-d'oeuvre demandée doit diminuer. Et c'est ce qui se produit en fait.

Imaginons une usine qui emploie 1 000 ouvriers et les paie 10 francs de l'heure. Avec la semaine de quarante-huit heures chaque ouvrier gagne donc 480 francs par semaine, et l'entrepreneur doit payer 480 000 francs pour 48 000 heures de travail. Or, si l'on introduit la semaine des quarante heures et que le salaire par heure ne change pas, l'ouvrier ne gagnera que 400 francs par semaine. C'est pourquoi les leaders ouvriers exigent un "ajustement des salaires", c'est-à-dire une majoration de salaire par heure telle qu'elle permette aux ouvriers de gagner en 40 heures autant qu'en quarante-huit. Mais le prix de la main-d'oeuvre serait du coup majoré de 20 %, et l'entreprise devrait payer désormais 576 000 francs au lieu de 480 000 francs à travail égal (c'est-à-dire 48 000 heures par semaine). Où se procurerait-elle tant d'argent, et comment rentrerait-elle dans ses frais, ainsi que toutes les autres entreprises ? Sauf inflation ces revendications sont condamnées à échouer à cause du manque de fonds ; il serait en effet impossible que toutes les industries se procurent des capitaux pour faire face à cette augmentation des salaires. Elles sont aussi condamnées à échouer à cause de l'impossibilité de récupérer ces frais. Il y aura peut-être quelques entrepreneurs qui pourront supporter ce renchérissement de la production, il y en aura aussi quelques-uns qui sauront imposer une hausse des prix de leurs produits ; mais il est impossible que tous les entrepreneurs y parviennent — sauf dans le cas de l'inflation — et par conséquent bien des industries seront obligées de restreindre leur production, ou de fermer pour de bon. Résultat : on travaillera et on produira moins, les marchandises seront plus chères, et avec un revenu égal on achètera moins qu'auparavant. La "diminution de la durée de travail avec ajustement des salaires" serait donc tout autre chose qu'un moyen le combattre le chômage.

Les politiciens qui proposent de diminuer la durée de travail sans réduire le salaire hebdomadaire des ouvriers pensent sans doute qu'une inflation aura lieu en même temps ; en effet, chacun comprendra que si la quantité d'argent en circulation ne change pas alors que les salaires horaires augmentent, on sera forcé d'acheter moins "d'heures de travail". Or la baisse de la demande de travail et la baisse de la production qui s'en suit ne sont à l'avantage de personne. Il semble donc bien évident que les adeptes de cette réforme espèrent tacitement que le volume de la circulation sera augmenté par une politique de crédit inflationniste. Ils espèrent que les entrepreneurs emprunteront aux banques les sommes nécessaires pour les nouveaux salaires, et que les banques leur procureront ces nouveaux crédits. Et si les entrepreneurs ne sont pas très disposés à s'endetter, l'État peut toujours faire une petite inflation pour combler le déficit du budget et en ce faisant augmenter le volume de la circulation ; ceci dans le cas où il faudrait maintenir la production en dépit de la hausse des salaires horaires. Si cette inflation de crédits a lieu, la production ne baissera pas, mais le coût de la vie augmentera d'autant plus. A revenu égal on achètera moins ; et si certains groupes de la population parviennent à augmenter leur revenu, d'autres groupes n'en seront que plus lésés.

Mais même sans "l'ajustement des salaires" — c'est-à-dire avec le même salaire horaire et avec le salaire hebdomadaire réduit — la répartition de l'ouvrage parmi un personnel plus nombreux ne serait possible, pour beaucoup d'industries, que sous peine d'augmentation de frais. La main-d'oeuvre en soi ne coûterait pas plus chère, mais il y aurait d'autres frais. Qu'on pense seulement à toutes les assurances sociales qu'un employeur doit payer pour chaque employé, à tous les outils qu'il met à leur disposition, aux habitations qui sont parfois à sa charge, et on comprendra que le même quantité d'ouvrage exécutée par un plus grand nombre d'ouvriers coûtera plus cher. Il arrive aussi que cette répartition de l'ouvrage ne soit pas possible pour des raisons techniques. Un industriel qui possède 100 tours, ou métiers, ou machines à coudre, et qui occupe une personne à chaque machine, ne voudra pas en acheter plus du jour au lendemain afin d'occuper 120 personnes. Dans de telles industries la réduction obligatoire des heures de travail mènerait seulement à la diminution de la production, et guère à la résorption des chômeurs. Et s'il y a assez de machines et s'il est possible de répartir la production sur un plus grand nombre de machines, il faudra toujours plus de force motrice, plus de courroies, plus d'huile, etc., bref, les frais de la production augmentent. Ils n'augmentent pas dans une proportion aussi énorme des salaires, mais ils augmentent quand même ; résultat inévitable : la production globale diminue, et la vie devient plus chère.

En plus de tout cela il y a encore ce fait qu'on travaille déjà "à la petite semaine" dans de nombreuses industries, si bien qu'une réduction obligatoire des heures de travail eût été sans effet pour ces établissements.

L'effet de la semaine de quarante heures obligatoires varie donc considérablement selon le genre des entreprises. Il y a :

1° Des industries où la répartition de l'ouvrage sur un plus grand nombre d'ouvriers ne présente aucun inconvénient ;

2° Des industries, où il n'y a plus rien à réduire, car on n'y travaille que la moitié du temps ;

3° Des industries où la répartition de l'ouvrage sur un plus grand nombre d'ouvriers est impossible pour des raisons techniques ou à cause de l'organisation, la réduction obligatoire des heures de travail y devant entraîner une diminution de la production.

4° Enfin des industries, où la répartition de l'ouvrage sur un plus grand nombre d'ouvriers exigerait des frais sensiblement plus élevés, ce qui aboutit nécessairement à la hausse des prix et au recul de la production.

Les industries de la première catégorie sont beaucoup moins nombreuses que celles des trois autres.

En considérant une fois de plus l'effet de cette mesure sur le gain des ouvriers et sur les frais de main-d'oeuvre des patrons, nous sommes obligés de constater que la semaine de quarante heures (sans ajustement des salaires par heure) représente une répartition des heures de travail et une répartition de la somme des salaires sur un plus grand nombre d'ouvriers. La répartition de la somme des salaires sur un plus grand nombre de personnes équivaut à une diminution du gain de chaque ouvrier au profit de ceux qui chômaient jusqu'à présent (400 francs au lieu de 480 francs de salaire hebdomadaire pour chacun). Ce sacrifice serait d'autant plus dur, qu'il y a tout lieu de craindre une hausse du coût de la vie ; mais surtout, il serait en partie inutile parce que, avec les frais plus élevés, les usines travailleraient moins. L'augmentation des frais et du coût de la vie pourrait être évitée, par contre, si on voulait répartir sur un plus grand nombre de personnes la somme des salaires, et non pas la somme de l'ouvrage. Dans ce cas, et gain de chacun serait aussi bas qu'avec la réduction de la durée de travail, mais on produirait davantage et les prix auraient baissé (voir ch. V/B).

Tandis que la réduction obligatoire des heures de travail n'est pas un moyen efficace pour combattre le chômage, la répartition de la somme des salaires sans cette dernière mesure contribuerait à absorber le chômage en élevant le rendement de l'économie.

Voici un tableau synoptique des quatre cas destiné à rendre plus compréhensible les réflexions qui précèdent. Le premier cas est celui de la semaine de quarante-huit heures avec chômage, les trois autres cas représentent les trois programmes de la lutte contre le chômage : Le cas n° II représente la semaine de quarante heures avec les salaires hebdomadaires non modifiés, c'est-à-dire la répartition de la somme de l'ouvrage sur un plus grand nombre de personnes avec la somme des salaires augmentée ; le cas n° III représente la semaine des quarante heures avec les salaires non modifiés, c'est-à-dire la répartition de la somme de l'ouvrage et de la somme des salaires sur un plus grand nombre de personnes ; enfin, le cas n° IV représente la semaine de quarante-huit heures avec les salaires horaires réduits, c'est-à-dire la répartition de la somme des salaires sur un plus grand nombre de personnes avec la somme de l'ouvrage supérieure.

Salaire horaireDurée de travailSalaire hebdomadaireNombre des ouvriersSomme des heures de travailSomme des salaires
I 10 F48480 F1 00048 000480 000 F
II 12 F40480 F1 20048 000576 000 F
III10 F40400 F1 20048 000480 000 F
IV 8,33 F48400 F1 20057 600480 000 F

L'inflation mise à part, le programme n° II serait peut-être réalisable dans quelques industries, mais non pas dans l'industrie entière, puisque le surplus des salaires ne saurait être ni procuré ni récupéré. Hausse des prix, baisse de la production, recrudescence du chômage, telles seraient les conséquences inévitables de ce programme. Appuyé par une inflation de crédits ce programme peut être réalisé sans la baisse de la production ni la recrudescence du chômage, mais la hausse des prix n'en serait que plus sensible, et il ne faut pas sous-estimer les effets invisibles de l'inflation. Cette hausse des prix fait que les gens achètent moins qu'auparavant — avec un revenu identique ; de plus, l'inflation de crédits peut finir tôt ou tard par une débâcle générale et désastreuse.

Dans le cas n° III nous avons la somme des salaires identique répartie sur un plus grand nombre de personnes. Ce programme est réalisable sans le secours de l'inflation. Cependant, les frais de la production augmentent pour des raisons techniques, et il faut envisager une hausse des prix et une baisse de la production — quoique moins graves que dans le cas n° II.

Dans le cas n° IV la somme des salaires reste également identique et elle est également répartie sur un plus grand nombre de personnes. Le salaire hebdomadaire de l'ouvrier est égal au salaire hebdomadaire dans le cas n° III, mais au lieu de la hausse nous avons la baisse des prix et l'accroissement de la production.

B. Lutte contre les cumuls

On parle de cumul quand une personne — généralement un travailleur intellectuel — travaille pour deux ou pour plusieurs employeurs simultanément. On croit pouvoir partager la besogne du "cumulard" parmi plusieurs personnes. Il est vrai qu'on peut comprendre facilement les sentiments de ceux qui n'ont pas d'emplois envers leur semblable qui en cumule plusieurs ; mais il est aussi vrai qu'on ne peut espérer que la lutte contre les cumuls donnera un résultat heureux pour les sans-travail. En dehors de toutes les difficultés juridiques et pratiques, cette nouvelle répartition de l'ouvrage se heurte aux obstacles de principe.

1° Dans beaucoup de cas l'emploi dépend des qualités personnelles du "cumulard" ; lui parti, l'employeur n'engagera personne d'autre.

2° Dans d'autres cas, également nombreux, l'emploi est si peu lucratif qu'il ne peut, à lui seul, vivre une personne. En obligeant l'employeur de payer davantage on augmenterait ses frais, si bien qu'il finirait par supprimer l'emploi en question.

En résumé, quels seront les résultats de la suppression des cumuls ? Procédure coûteuse pour assurer l'application de nouvelles lois, préjudices pour beaucoup de personnes, la misère pour maints petits employés, supplément de frais et réduction dans quelques entreprises — et résultat presque nul pour les sans-emploi.

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