La dénationalisation de la monnaie

publié en 1978, et republié en 1990, par The Institute of Economic Affairs (Hobart Paper Special 70)

 

par Friedrich August Hayek

traduit par Hervé de Quengo

VI. La confusion sur la Loi de Gresham

C'est une mauvaise compréhension de ce qui est appelé la Loi de Gresham que de croire que la tendance de la mauvaise monnaie à chasser la bonne rend nécessaire un monopole gouvernemental. L'économiste distingué W. S. Jevons [qui, avec Carl Menger et Léon Walras est à l'origine de la "révolution marginaliste", NdT] a catégoriquement énoncé la Loi sous la forme "la mauvaise monnaie chasse la bonne" précisément pour prouver cela. Il est vrai qu'il argumentait contre la proposition du philosophe Herbert Spencer d'ouvrir la frappe de l'or à la libre compétition, à une époque où les seules monnaies différentes considérées étaient les pièces d'or et d'argent. Peut-être que Jevons, qui avait été conduit à l'économie par son expérience de responsable d'essais de l'or à la Monnaie, ne considérait pas encore plus que ses contemporains en général, comme sérieuse la possibilité d'un autre type de monnaie. Néanmoins, son indignation à propos de ce qu'il décrit comme la proposition de Spencer

" que, de la même façon que nous faisons confiance à l'épicier pour nous approvisionner en livres de thé et au boulanger pour nous fournir en pain, nous devrions faire confiance à Heaton et Fils, ou à une autre entreprise de Birmingham, pour nous procurer des souverains et des shillings [1 souverain = 20 shillings, NdT] à leurs propres risque et profit," [1]

l'a conduit à la déclaration catégorique qu'en général, à son avis, "il n'y a rien qui se prête plus mal à la compétition que la monnaie" [2].

Il est peut-être caractéristique que même Herbert Spencer n'a considéré que la possibilité de permettre aux entreprises privées de produire la même sorte de monnaie que celle émise par le gouvernement, c'est-à-dire des pièces d'or et d'argent, et n'est pas allé plus loin. Il semble qu'il ait pensé que ces pièces étaient le seul type de monnaie qui puisse être raisonnablement envisagé, et qu'en conséquence il y aurait nécessairement des taux de change fixes (à savoir 1:1 pour un même poids et une même pureté) entre la monnaie du gouvernement et la monnaie privée. Dans ce cas, en effet, la Loi de Gresham fonctionnerait si un producteur fournissait un article de plus mauvaise qualité. C'était ce à quoi pensait Jevons comme le montre clairement le fait qu'il justifiait sa condamnation de la proposition sous le motif que

" dans tous les autres domaines chacun est guidé par son propre intérêt à choisir le meilleur et à rejeter le pire ; mais dans le cas de la monnaie il semble que les gens retiennent paradoxalement le pire et se débarasse du meilleur" [3].

Ce que Jevons, comme beaucoup d'autres, semble avoir oublié, ou considéré comme sans importance, est que la Loi de Gresham ne s'applique que pour différents types de monnaie entre lesquelles s'applique un taux de change fixe, rendu obligatoire par la loi [4]. Si la loi rend deux types de monnaie parfaitement substituables pour le remboursement des dettes et oblige les créanciers à accepter une pièce contenant moins d'or à la place d'une pièce en contenant plus, les débiteurs vont, évidemment, payer uniquement avec la première et trouveront un usage plus profitable pour la matière de la deuxième.

Avec des taux de change variables, cependant, la monnaie de qualité inférieure serait évaluée à un taux plus faible et, particulièrement si elle est menacée de perdre encore de la valeur, les gens essaieraient de s'en débarrasser le plus vite possible. Le processus de sélection continuerait alors vers ce qu'ils considèreraient comme le meilleur type de monnaie parmi celles offertes par les diverses agences, et cette monnaie chasserait rapidement la monnaie considérée incommode ou sans valeur [5]. De fait, si l'inflation devient vraiment rapide, toutes sortes d'objet de valeur plus stable, depuis les pommes de terre jusqu'aux cigarettes, bouteilles de cognac, oeufs et monnaies étrangères (dollars), ont été de plus en plus utilisées comme monnaie [6], de telle sorte qu'à la fin de l'inflation allemande on prétendait que la Loi de Gresham était fausse et que c'était le contraire qui était vrai. Elle n'est pas fausse mais elle ne s'applique que si l'on force un taux d'échange fixe entre les différentes formes de monnaie.

Notes

[1] W. S. Jevons, Money and the Mechanism of Exchange, Kegan Paul, Londres 1975, contre Herbert Spencer, Social Statics (1850), version abrégée et révisée Williams and Norgate, Londres, 1902.

[2] Jevons, ibid, p. 65. Une tentative caractéristique préalable pour justifier le fait de faire de la banque et de l'émission monétaire une exception au playdoyer général en faveur de la libre compétition peut se trouver dans les écrits de S. J. Loyd (devenu plus tard Lord Ovrestone), Further Refections on the State of the Currency and the Action of the Bank of England, Londres, 1837, p. 49 : "Les avantages habituels pour la communauté provenant de la compétition sont que celle-ci tend à exciter l'ingéniosité et les efforts des producteurs, et donc à assurer au public la meilleure offre et la plus grande quantité d'un bien au plus bas prix, tandis que les maux faisant suite aux erreurs et aux mauvais calculs de la part des producteurs retombent sur eux et non sur le public. En ce qui concerne la monnaie de papier, cependant, l'intérêt du public est d'un tout autre genre ; une régulation stable et constante de sa quantité par une loi fixée est le but à rechercher et les conséquences néfastes de toute erreur ou de tout mauvais calcul à ce sujet retombent pour la plus grande part sur le public plutôt que sur l'émetteur". Il est évident que Loyd pensait seulement à la possibilité de différentes agences émettant la même monnaie et pas des monnaies de dénominations différentes en compétition entre elles.

[3] Jevons, ibid, p. 82. La formulation de Jevons est particulièrement mal choisie, parce qu'au sens litéral la Loi de Gresham s'applique parce que les gens se débarrassent du pire et gardent le meilleur pour d'autres buts.

[4] Voir Hayek, Choice in Currency, Occasional Paper 48, Institute of Economic Affairs, Londres, 1976, et Fetter, "Some Negected Aspects of Gresham's Law", Quarterly Journal of Economics, XLVI, 1931/2.

[5] Si, comme il est parfois dit, Gresham a maintenu que la mailleure monnaie ne peut généralement pas chasser la mauvaise, il avait simplement tort, à moins que nous n'ajoutions l'hypothèse, probablement tacite chez lui, qu'un taux de change fixe ne soit appliqué.

[6] Voit Bresciani-Turroni, The Economics of Inflation (1931), Allen and Unwin, Londres, 1937, p. 174 : "Dans des conditions monétaires caractérisées par une grande méfiance vis-à-vis de la monnaie nationale, le principe de Gresham est inversé et la bonne monnaie chasse la mauvaise, et la valeur de cette dernière diminue de manière continue". Mais même lui ne précise pas que la différence principale n'est pas la "grande méfiance" mais la présence ou l'absence de taux de change fixes effectivement appliqués.


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